Bâtisseur, évangélisateur et missionnaire : tranche de vie d’un corsaire de Dieu dans les Andes

Ancien officier de marine, le père Jorge exerce aujourd’hui son apostolat dans la haute Cordillère des Andes, à plus de 4.000 mètres au dessus du niveau de la mer. Seul à la barre d’une paroisse isolée et gigantesque, le missionnaire œuvre dans des villages quechuas quasi-inaccessibles et auprès des jeunes de la maison paroissiale de Progreso, à qui il offre un avenir. Un reportage réalisé par Charles-François Brejon de Lavergnée et François-Xavier Mathieu pour l’Aide à l’Eglise en Détresse.

Dans la force de l’âge, lunettes rondes sur le nez, cheveux poivre et sel, pommettes dorées par le soleil, le père Jorge de Villa Dille s’assoit dans un des fauteuils en osier de la maison paroissiale de Progreso, petit village à 10 heures de route à l’est de Cusco. Ancien officier de marine, le père Jorge a sûrement gardé quelques côtés « pirate », ou plutôt corsaire, dévoué corps et âme au service du « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » depuis son arrivée en Amérique du Sud, il y a 20 ans.

Quand il pose ses valises au Pérou pour un an de volontariat humanitaire, Jorge comprend bien vite que « le Seigneur veut plus ». Il est ordonné prêtre sept ans plus tard et s’engage dès la sortie du séminaire auprès des communautés paysannes pauvres et des enfants orphelins avec les Missionnaires serviteurs des pauvres du Tiers-Monde de Cusco. Cette « option préférentielle pour les pauvres », selon le principe élaboré dans la doctrine sociale de l’Eglise, Jorge se l’est appropriée. À sa demande, il est muté par l’évêque de Chuquibambilla « là où personne ne veut aller » : Progreso. « En général, quand un policier ou un fonctionnaire sont nommés à Progreso, c’est une sanction. Je crois que c’est un petit peu la même chose dans le clergé », avoue-t-il dans un éclat de rire.

Depuis cinq ans, le missionnaire œuvre dans cette paroisse de la haute Cordillère des Andes peu peuplée mais gigantesque, dans l’une des régions les plus reculées et pauvres du pays, la province de Grau. Avec 4.000 âmes réparties sur 700 kilomètres carrés, la taille de son diocèse d’origine de Madrid, la tâche est ardue pour le navigateur, seul à la barre à plus de 4.000 mètres au dessus du niveau de la mer.

« La chapelle, qui la construit ? »

Là où l’oxygène manque, le père Jorge parcourt des kilomètres à pied pour rejoindre la trentaine de communautés indigènes quechuas perdues dans les montagnes du territoire paroissial. Il leur apporte les sacrements deux fois par an, en particulier le pain de l’Eucharistie, aussi précieux qu’il est rare, et participe à la catéchèse des enfants.
Sur place, le prêtre dort à même le sol dans ses églises et partage l’alimentation des habitants. « Le menu, c’est pommes de terre et riz tous les jours, avec de la soupe de tripes de mouton au petit-déjeuner les jours de fête ! » Dans les villages de la région, les conditions de vie sont extrêmes : le téléphone et Internet ne fonctionnent pas, l’eau chaude est inexistante, le froid de la nuit glacial, les routes en terre souvent bloquées par les pluies en mauvaise saison.

Missionnaire dans l’âme, le père Jorge accepte bien volontiers d’affronter vents et marées pour s’occuper au mieux des âmes dont il a la charge. Depuis le début de cette mission, il s’est fait bâtisseur. Son objectif : construire le plus de chapelles possible. « Les bienfaiteurs, à qui l’on doit énormément, sont peu sensibles à ce genre de travaux. Pour beaucoup d’entre eux, la restauration et la construction de chapelles demeurent secondaires, voire inutiles », admet-il. « Ils sont disposés à donner pour la construction d’écoles, d’hôpitaux, ou d’infrastructures comme les routes ou les systèmes d’irrigation, ou bien à lutter contre la malnutrition ou à offrir des vaccins. Ce sont des choses importantes mais que d’autres peuvent faire et bien mieux que moi. Je pense à l’État bien sûr, ou aux ONG. Moi, mon travail, c’est tout ce qui touche à la foi. Alors la chapelle, si je ne le fais pas, qui la construit ? »

Une ambiance de Far-West

Touché par « la faim de Christ chez les personnes les plus humbles, surtout les plus pauvres », le père Jorge change complètement de décord quand il revient de sa tournée des communautés indigènes pour la maison paroissiale. « Plus une communauté est riche, plus elle se sent sûre d’elle même, plus elle a la tentation d’oublier la foi. »

À Progreso, les rues transpirent l’appât du gain. Le sol de la région est riche en or et en cuivre. Le travail de la mine attire. Le père Jorge vit non loin d’un puissant voisin, Xstrata, qui prospecte et extrait le minerai à quelques kilomètres de là. L’entreprise de forage à capital majoritaire suisse propose un « salut » aux habitants. Créant des emplois inutiles, travaillant sans grande conscience écologique, « l’entreprise n’offre qu’un bonbon à sucer aux habitants pour exploiter les richesses souterraines en toute tranquillité », explique scandalisé le prêtre missionnaire. Parallèlement, les mines artisanales génèrent une « ambiance de Far-West faite de jalousies, de violences et d’intérêt quasi exclusif pour le profit ».

Dans cet environnement matérialiste et souvent très éloigné de la foi, la maison paroissiale propose un autre salut aux hommes et femmes de la région, celui offert par le Christ à l’humanité sur le bois de la Croix. Elle vise et touche particulièrement les jeunes désœuvrés, que le père Jorge prend en charge. Abandonnés par leurs parents ou victimes de la rue, ils reprennent vie dans cette atmosphère saine où « discerner tranquillement leur vocation, leur profession, leur futur ».

Certains jeunes ont été recueillis dès le plus jeune âge. Nourris, blanchis, éduqués, le prêtre madrilène les a élevés comme ses propres enfants. « Dans la paroisse, je ne suis pas seul. Il y a tous ces garçons et ces filles qui m’aident, des jeunes qui ont appris que même s’ils sont pauvres, même s’ils n’ont pas les moyens, ils ont un cœur, ils ont des mains, ils peuvent aider des gens comme eux : leurs camarades de l’école, les grands-parents, les enfants. Ces jeunes travaillent à la paroisse et la paroisse cherche à les aider dans leur vie et leurs études, notamment financièrement. Ils se rendent à Cusco, à Abancay, à Lima, dans les grandes villes où ils ont accès à de bonnes études supérieures. »

Tous ne partent pas étudier à l’université. Les plus jeunes commencent par des ateliers professionnels ou ludiques, qu’ils peuvent poursuivre s’ils leur plaisent. « Les ateliers sont un moyen de montrer aux jeunes ce qu’ils peuvent faire par eux-mêmes. Ils leur permettent de progresser dans un village où l’unique espoir consiste à partir en ville ou bien travailler à la mine. La mine, c’est très risqué pour la santé, mais c’est surtout très dangereux pour le salut personnel », avertit le père Jorge.

Des trous dans le toit

Une scène de l’Evangile retient particulièrement l’attention du prêtre missionnaire. « J’aime ce passage où la foule vient voir Jésus. Il y a trop de monde. Un groupe de personnes fait un trou dans le plafond pour un paralytique qu’ils portent. Ils veulent l’amener devant le Seigneur, pour qu’Il le soigne. C’est cela que nous tentons de faire : utiliser tous les moyens disponibles pour mettre les gens en présence du Seigneur. Les ateliers menuiserie, métal, élevage, boulangerie, charcuterie, la musique, sont en fait des trous dans le toit pour que les jeunes se retrouvent en présence du Seigneur. Ce sont des moyens pour les attirer à Dieu, aux sacrements, à la vie de prière. Voilà l’esprit de la paroisse. Nous ne cherchons pas à faire des choses spectaculaires. L’esprit de la paroisse c’est accomplir la volonté de l’Église, parler de l’Évangile, offrir l’accès aux sacrements. C’est ce que je tente de faire, avec les moyens du bord. »

Jonglant entre les villages quechuas et la mission paroissiale, le père Jorge a choisi une mission des plus dures, tant au niveau physique que moral ou spirituel. Face à l’épuisement, parfois même à la tentation du découragement, le corsaire de Dieu n’a qu’un remède. « Les consolations sont à la chapelle. Si je suis heureux ici, c’est parce que je passe chaque jour des heures devant le tabernacle. C’est ma façon de recharger les batteries et ma joie de chaque jour. »

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Retrouvez les articles de Charles-François Brejon et François-Xavier Mathieu dans la revue l‘Eglise dans le monde.

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