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    La Nuit des Témoins

>  Intervention du Père Daniel-Ange

 

 

Ce soir, nous allons veiller sur ceux qui veillent jour et nuit sur le monde. Personnellement, toute ma vie a été énormément marquée par les martyrs. D’abord Mgr Ghika qui a béni le mariage de mes parents et m’a baptisé, mort martyr en Roumanie ; mon père spirituel du Rwanda qui a été tué d’un coup  de machette pendant le génocide ; l’un de mes oncles, spiritain, tué au Cameroun, percé d’un coup de lance parce qu’il protégeait une jeune fille de son agresseur. J’ai eu l’occasion de rencontrer tant et tant de confesseurs de la foi, sortant de dix, vingt, trente-sept ans de goulag ou de prison, depuis le Kazakhstan, jusqu’à l’Albanie, la Lituanie, l’Arménie.

 

Nous n’avons pas le droit d’oublier ceux sans qui l’Eglise n’existerait pas. Cela a été l’obsession de Jean-Paul II. Dès son premier voyage en France en 1980, à travers les évêques réunis à Issy-les-Moulineaux, il a lancé ce cri : « Vous n’avez pas le droit de vous taire sur le martyrologe de l’Eglise contemporaine en train d’être écrit à quelques centaines de kilomètres de Paris ! »

C’était l’époque où il était « ecclésiastiquement » et politiquement incorrect de parler de la persécution communiste, la plus violente et la plus terrible de toute l’histoire de l’Eglise, comme vous le savez. Merci à l’Aide à l’Eglise en Détresse, qui dans ces années terribles de complicité du silence a eu le courage, d’être presque l’unique voie -avec celle des papes- à nous tenir informés de ce que vivait l’Eglise dite du silence. Comme le disait alors Jean-Paul II : « l’Eglise du silence n’est pas à quelques centaines de kilomètres de l’Europe, où les martyrs crient avec leur sang, elle est ici à l’Ouest où, par lâcheté, vous pactisez avec les persécuteurs. » Et quand tout de suite après son attentat, où Jean-Paul II a versé son sang avec ceux des martyrs, il est venu à Lourdes, et en pleine nuit de veille, il a dit : « Les étoiles qui resplendissent dans les ténèbres du monde, ce sont les martyrs. »

Les martyrs ont versé leur sang, ils ont mélangé leur sang de petits agneaux avec l’Agneau. Ils sont inséparables de Jésus. Pas une messe, chez les orthodoxes, les catholiques, qui ne se célèbre sur les reliques des martyrs. Ils ont donné leur vie, non seulement pour le Christ, mais pour chacun de nous, pour toute l’Eglise : ils ont aimé en notre nom, ils ont souffert et ils ont combattu en notre nom : nous sommes leurs enfants, ils nous ont engendré dans leurs prières, dans leur sang, dans leur ténacité et leur fidélité. Nous n’avons pas le droit d’oublier ceux sans qui nous n’existerions pas en tant que chrétiens.

 

Nous venons d’entendre que le siècle dernier a fait plus de martyrs qu’en toute l’histoire de l’Eglise. Eh bien, le XXIe siècle sera le siècle de la plus grande sainteté de toute l’histoire de l’Eglise : parce que pour chaque goutte de sang d’un martyr, des épis vont pousser. Et cette formidable nouvelle génération, terreau de sainteté, ses familles, les jeunes, les enfants : ce sont la moisson. Nous sommes la moisson. Quand, au soir de Pâques, Jésus montre son côté ouvert, son côté glorieux à Thomas, il nous montre les martyrs. Jean-Paul II le disait : « les martyrs sont le Cœur glorifié de Jésus, ils sont notre gloire, par eux coule cet Esprit Saint qui est la guérison de nos nations ».

 

Pour le Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II a voulu cette extraordinaire célébration œcuménique au Colisée. Toutes les confessions chrétiennes ont la gloire d’avoir des martyrs : anglican, orthodoxes, protestants, évangéliques, baptistes, toutes les branches catholiques : tous ont versé leur sang avec celui de Jésus. Et Jean-Paul II nous disait ce jour là que l’œcuménisme des martyrs est le langage le plus fort qui soit. Il disait encore : « Les martyrs constituent la grande fresque de l’humanité du XXe siècle, ils sont l’Evangile des Béatitudes, ils ont payé de leur sang leur attachement au Christ, ils ont fait l’expérience de la haine, de la violence, de l’assassinat pour être fidèles à l’Evangile ». Et il terminait en disant : « Que cet héritage soit transmis de génération en générations, qu’il soit une semence féconde pour le renouveau de notre vie ; C’est un trésor qui appartient à toute l’Eglise, que cette nuée de témoins, qui ont eu le courage du Christ. »

Alors, ce soir nous rejoignons non seulement cette foule immense qui est au Ciel en ce moment, mais nous allons être « eucharistiquement » interconnectés à tous ceux qui, en ce moment même, sont en train d’être torturés, emprisonnés, bafoués, méprisés, dans tant et tant de pays. Nous sommes en communion très spéciale, nous l’avons dit, avec notre beau pape « Benoît Courage ».

 

Jean-Paul II a voulu élargir la notion de martyre stricte à toute forme de martyre, plus largement que le fait d’être tué explicitement pour le nom même de Jésus.

Les martyrs de la charité : Jean-Paul II a voulu honorer le Père Maximilien Kolbe, en revêtant le rouge (couleur du martyre) lors de la cérémonie de sa canonisation. De même, Mgr Romero, que l’on évoquait tout à l’heure, et qui, quelques mois avant son martyre, demandant à 300 prêtres en retraite à Mexico prient sur lui, et lui donnent la force de donner sa vie pour les pauvres. Il a passé ses dernières nuits, dans la sacristie de son église, dans un hamac à regarder le Tabernacle.

Les martyrs de la fraternité : je pense aux martyrs de Buta (Burundi), tués il y a dix ans : ces quarante séminaristes qui ont préféré être tous tués plutôt que séparés par ethnies dans leur dortoir.

Le massacre a duré quatre heures. J’ai rencontré récemment des rescapés de ce massacre. Et aujourd’hui, voilà les fruits : à Bujumbura, ces 3500 jeunes de Jeunesse-Lumière qui s’engagent à l’abstinence avant leur mariage, qui s’engagent à ne pas céder aux avances, aux pressions de leurs professeurs et employeurs, au risque d’être au chômage, ou renvoyé de l’école : c’est de l’héroïsme pur ! C’est le fruit du sang de ces 40 séminaristes de Buta.

Les martyrs de la pureté qui ne se comptent même plus : en France tout récemment, la petite Anne-Lorraine, la petite Jeanne-Marie, tous sont des martyrs, au sens strict du terme.

Nous prions aussi avec ces glorieux martyrs que sont toutes les victimes du massacre des Saints-Innocents de notre temps, tous ces tout-petits innocents dont la vie a été refusée dès le premier berceau, et qui ne cessent d’intercéder pour nous : ce sont les plus glorieux -car les plus faibles- de tous nos martyrs. Jean-Paul II les a toujours associés à la fête du 28 décembre. Ce sont eux qui sauvent notre monde.

 

Et je termine en disant que ce sont les martyrs les grands vainqueurs : ce sont eux qui nous « boostent » dans le courage de notre vie quotidienne, ce sont eux qui nous arrachent à notre médiocrité, à notre lâcheté.  Alors demandons-nous : sommes-nous dignes de leur sang ? Est ce que nous ne stérilisons pas leur sang par notre médiocrité et notre lâcheté, par notre peur de témoigner. Peur de quoi ? D’être lynché par les médias ? Et alors ?! Eux sont allé en prison, ils ont été torturés. Et nous, nous faisons profil bas : nous avons honte, nous avons peur. Et bien les martyrs exorcisent cette peur ; ils sont les hommes et les femmes de courage qui nous entraînent avec eux. Et nous devons être prêts à donner notre vie, ce soir même s’il le faut, à nous faire “zigouiller” pour Jésus plutôt que de le renier. Est ce que nous voulons la gloire ? Est ce que nous visons un avenir de gloire, ou pas ?! Si oui, alors on doit être prêts à en payer le prix : ça vaut le coup ! Et les martyrs sont notre plus grande joie, le grand bonheur de l’Eglise : ils sont beaux de la beauté même de Jésus, c’est à dire de la beauté même de l’Amour. Amen !

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