Turquie : souvenirs d’un prêtre français

Il a aujourd’hui 82 ans. Le père Brunissen a passé plus de 12 ans en Turquie en tant que prêtre Fidei Donum. Un pays où les chrétiens constituent 0,1% de la population, et où l’Eglise catholique n’est pas reconnue juridiquement par l’Etat. En juillet 2006, peu avant son retour en France, le père Pierre Brunissen est agressé au couteau dans le port turc de Samsun. Souvenir et témoignage du vieil homme, qui aide aujourd’hui à la paroisse de Meistratzheim, en Alsace.

Vous avez été prêtre « Fidei Donum » en Turquie. Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce choix ?
J’ai connu beaucoup de familles turques immigrées en Alsace. Un jour, alors en vacances en Turquie,  dans l’église de Trabzon je suis tombé sur une religieuse sur le point de partir et qui m’a dit : « cette église va être laissée à l’abandon, l’évêque n’a pas encore de candidat, il cherche et il préfère un prêtre, car un prêtre a plus de facilité de contacts avec les musulmans. » Cela m’a mis la puce à l’oreille. Je me suis dit que j’étais préparé à une telle tâche, puisque j’avais eu des contacts avec des Turcs, et que j’avais aussi commencé à apprendre la langue. De par mes fonctions et mes contacts, je connaissais assez bien l’islam, ce qui m’a alors motivé pour demander à l’évêque de Strasbourg qu’il me laisse partir comme prêtre « Fidei Donum » en Turquie. J’ai été affecté sur les deux paroisses de Samsun et Trabzon sur les bords de la Mer Noire. Il y avait un nouveau vicariat apostolique qui venait d’être créé pour tout l’Est

Les chrétiens y sont-ils d’authentiques turcs ?
Cela dépend, il y a aussi des étrangers. Il y avait des catholiques, des orthodoxes, des arméniens qui pratiquaient dans les deux paroisses. Je résidais à Samsun et je faisais la navette jusqu’à Trabzon, distante de 350 km. Parmi les gens qui pratiquaient, les catholiques étaient en minorité. Il y avait plus d’orthodoxes et d’arméniens, surtout à Trabzon, plus proche des pays de l’ancienne Union soviétique, la Géorgie, etc.

En quoi consistait votre mission en Turquie ?
Ma mission était bien sûr prioritairement en direction des chrétiens, mais ils étaient vraiment peu nombreux ! Comme je vivais en milieu musulman, les gens que je rencontrais le plus étaient musulmans. Des Turcs, toute la journée, venaient visiter l’église dont j’étais le curé, et puis discutaient avec moi. Et donc, finalement ce qui me prenait le plus de temps, c’était le dialogue avec les musulmans ; mais ce qui est important, ce sont les relations amicales avec ce peuple, ces gens, et lorsqu’on a créé des liens d’amitié avec eux, alors, on arrive beaucoup mieux à parler de notre foi. C’est mieux accepté quand c’est porté par une ambiance d’amitié. J’avais de bonnes relations avec les préfets qui se succédaient, les maires, les muftis, quelques imams aussi…

Jusqu’où peut-on aller dans le dialogue, sur le plan de la foi, avec les musulmans ? Est-ce que vous arriviez à discuter de cela facilement ?
Facilement, non ! C’est à dire que si les gens posaient des questions, je leur expliquais aussi bien que je pouvais les points de la foi chrétienne. Mais je ne prenais jamais l’initiative. Certains répondaient en disant : « Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! Il faut croire comme le dit l’Islam ! » C’était la fermeture. La relation humaine continuait, mais une discussion sur le plan de la foi devenait inutile. Mais il y avait des gens qui avaient l’esprit plus ouvert, qui cherchaient vraiment à connaître la foi chrétienne. Eux revenaient pour entamer un échange et poursuivre vraiment la recherche. Et quelques uns ont alors continué à développer cette recherche, ce qu’est la foi chrétienne, en essayant de la comprendre. Certains ont même vécu une véritable catéchèse. Parmi eux, certains ont poursuivi leur cheminement et sont allés jusqu’au baptême.

Comment étaient accueillies ces nouvelles conversions, notamment dans les familles ? Est-ce que cela ne provoquait pas des difficultés ?
Oui, ce n’était pas évident. En général, lorsque le jeune voulait devenir chrétien, il le cachait à ses parents. Ils n’étaient pas au courant. Ils savaient peut-être qu’il allait à l’église, mais pas qu’il voulait devenir chrétien. Et lorsque le père l’apprenait, il rentrait parfois dans une violente colère. Il est même arrivé qu’un père mette son fils à la porte, en lui disant : « Tu n’es plus mon fils ! » Le jeune continuait cependant à suivre la catéchèse et j’intervenais en disant calmement au jeune d’être correct avec ses parents, attentif, poli, serviable à leur égard. A la fin, le père finissait par accepter. Le père de l’un de ces jeunes a même assisté à son baptême. Il faut que le jeune reste en lien avec ses parents et obtienne leur autorisation ! J’ai encouragé non la rupture, mais la réconciliation.

Est-ce que les Evangéliques sont présents en Turquie, comme ont le voit au Maghreb par exemple, et suscitent-ils des conversions ?
Oui, il y en a qui font du travail de prosélytisme, mais qui n’est pas accepté. Ce n’est pas possible en Turquie. Et moi, je ne me le suis pas permis, je l’ai toujours évité, et n’ai répondu à leurs questions que si leur demande était expressément formulée. Les évangéliques, eux, provoquent les conversions. Ils souhaitent convertir les Musulmans avec lesquels ils sont en contact. Mais nous, non.

Et côté négatif, je crois que vous avez eu quelques soucis en Turquie ? Vous avez même été agressé…
Oui, j’ai eu des difficultés dans le domaine du dialogue inter-religieux. Il y avait une minorité islamiste et quelques extrémistes à Samsun où je demeurais. En 1998, ils se sont mis à fomenter contre moi et contre la communauté catholique une campagne de calomnies étalée à la une de quatre journaux nationaux et une chaîne de télévision locale. Ils m’ont calomnié en même temps ; mais j’ai eu cependant un droit de réponse à leurs accusations sur la même chaîne de télévision locale ; par contre, les quatre journaux nationaux m’ont refusé le droit de réponse. Et là, nous avons dû leur intenter un procès. C’est l’évêque qui nous a soutenus et qui a payé tous les frais. Et nous avons gagné les procès ! Tous ! C’était une première manière de nous persécuter. Ce qu’ils cherchaient, c’était à éloigner de nous les gens qui fréquentaient nos églises. Finalement, ils voulaient nous faire partir. D’ailleurs, dans un des journaux, le titre était : « Fous le camp, curé !!! »

Quelles étaient ces calomnies dont vous avez été victime ?
On m’a reproché d’aller dans les écoles ou les quartiers pour parler de la foi chrétienne. On m’a accusé d’avoir fait visionner des films pornographiques aux jeunes à l’église. On a dit que je faisais boire de l’alcool à des fillettes. Ils ont inventé des tas de choses et la télé en a rendu compte pendant quatre heures, en déblatérant toutes sortes de bêtises de ce genre-là. La justice, bien sûr, n’a pas suivi ces mensonges et j’ai gagné les procès. C’est vraiment de la persécution morale.

« Ils diront toutes sortes de choses mauvaises contre vous, mais soyez dans l’allégresse ! », c’est dans l’Evangile…
J’ai pensé à ce verset de l’Evangile, car effectivement, dans ces instants nous avons été dans la joie, la communauté et moi, d’avoir subi de telles calomnies pour notre foi en Jésus-Christ. Ce verset des Béatitudes, c’est exactement cela que nous avons vécu, c’est sûr ! A cela, j’ai ajouté le réflexe de pardonner, et j’ai encouragé toute la communauté à faire de même : pardonner à ceux qui nous calomnient ainsi. Quelque temps après je me promenais dans les rues de la ville et je me suis retrouvé nez à nez avec celui qui m’avait calomnié pendant quatre heures à la télévision. Nez à nez ! Alors qu’ai-je fait? Je l’ai embrassé pour lui pardonner. Et lui qu’a-t-il fait ? Il y avait non loin de nous une pâtisserie, il m’y a invité ! C’était justement le jour de Pâques ! En fait, cet homme, musulman, avait eu une initiation chrétienne. Ses amis, islamistes, l’avaient envoyé pour infiltrer notre communauté, nous espionner. C’est de là que l’accusation de prosélytisme est partie.

Plus tard, vous avez même été agressé ?
Oui, au couteau. C’était juste avant mon départ, c’est à dire début juillet 2006. Les agressions physiques ont commencé après l’an 2000. Avant, c’était des calomnies, pas uniquement dans mes deux paroisses d’ailleurs. Les agressions physiques sont venues après. Il y a eu celle du père Andréa Santoro (tué par balles en 2006), de Luigi Padovese mon évêque (égorgé en juin 2010). Trois pasteurs protestants ont été égorgés. Il y a aussi eu des menaces contres les prêtres orthodoxes.

Que diriez-vous plus précisément aux chrétiens de France, au sujet de ces chrétiens qui sont devenus ultra-minoritaires dans tous ces pays ?
Qu’ils sachent qu’ils peuvent être un soutien moral. Qu’ils s’intéressent à eux afin d’être au courant de leurs difficultés. Ils peuvent, selon leurs moyens, faire la démarche de leur rendre visite, comme on va en Terre Sainte en pèlerinage, leur montrer ainsi qu’ils ne sont pas seuls, que l’on pense à eux.

Propos recueillis par Benoit Zobler

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