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Les frères Jaccard

Force Spéciale

« On a même opéré sur une table de cuisine, une simple cuiller en guise de bistouri », se souvient le père Raymond, 79 ans, avec une certaine émotion. « Et aucune complication post-opératoire », s’émerveille Pierre, son frère de 84 ans aux petites lunettes cerclées d’argent. « Vous voyez ? Encore une œuvre de la Providence.» Le visage suturé de rides profondes et baigné d’une douceur infinie, Pierre et Raymond Jaccard, frères de sang, missionnaires au long cours et prêtres depuis plus de cinquante ans, sont rentrés en France en 2006. Douala, Calcutta, Bogota… sillonnant le monde pendant quarante ans, distillant foi et confiance aux oubliés, ils racontent avec feu comment Dieu accomplit des miracles si on Lui abandonne tout.

Quand le plus jeune d’une fratrie de quatre garçons, prêtre fidei donum du diocèse de Besançon, est envoyé au Cameroun en 1967, auprès de 400 lépreux, ses connaissances médicales flirtent avec le néant. Pourtant, inspiré par Celui à qui « rien n’est impossible », il comprend vite que refaire inlassablement les mêmes pansements ne restitue ni la santé, ni même la dignité aux grabataires. Amputation et prothèse semblent alors les seules solutions mais comment faire sans qualification ? Le père Raymond adresse à son frère un clin d’œil complice, « déjà, l’appeler en renfort ». Puis, avec humilité : «  Lui c’est la tête, moi c’est les mains. » 

Les pères Raymond et Pierre commencent ainsi leur longue croisade pour les plus délaissés, polios, lépreux, mutilés de guerre… Rapidement, ils se forment auprès de professionnels et réfléchissent à une solution adaptée à la misère qu’ils rencontrent. Il faut des appareillages simples et solides que les malades apprennent à fabriquer eux-mêmes, avec les matériaux locaux. L’idée des « prothèses Jaccard » est née. Objectif : réduire les coûts – 250 fois moins cher qu’une prothèse classique – bannir l’assistanat et remettre debout des hommes et des femmes souvent méprisés.

La formule fait des émules. Bientôt la Croix Rouge internationale, le Haut Commissariat aux Réfugiés, Médecins sans frontières, l’Ordre de Malte ou même des gouvernements les sollicitent. « Quand on a la foi, on est audacieux », résume le père Pierre avec assurance, les gestes fermes, le regard bienveillant. Les deux frères se déplacent alors au gré des demandes, soutenus par Monseigneur Jean Zoa, évêque au Cameroun. Egalement initiateurs de Handicap International, ils forment des personnes relais, un peu partout, et montent des ateliers de fabrication de prothèses. « Ça doit continuer de tourner après notre départ », souligne le cadet. Ils laissent les populations locales s’approprier leur planche de salut mais se tiennent toujours prêts à revenir le cas échéant.

Poursuivis par le KGB à Moscou, appelés au Vietnam ou en Chine malgré des régimes politiques hermétiques, frappés par la dysenterie, les tornades, guets-apens, attentats, enlèvements… leur vie ressemble à une véritable production hollywoodienne. Pourtant, contre vents et marées, ils tiennent bon. Ce qui constitue déjà un exploit en soi. Quand je leur demande où ils puisent leur force, les fronts ravinés de sillons joyeux mais graves acquiescent de concert : « Notre force ? Elle repose sur trois piliers. L’eucharistie, l’eucharistie, l’eucharistie. Tous les jours et sans exception. » Et de raconter, facétieux, la messe célébrée dans un train soviétique, aux côtés d’un passager suffisamment imbibé de vodka pour ne pas leur causer de tort ! De nouveau sérieux, le père Pierre l’affirme, empreint de certitude tranquille, « avec l’adoration et le service des pauvres, voilà d’où vient notre Espérance ». L’homme de 84 ans coule un regard tendre vers son frère : « Les difficultés sont dans les mains de Dieu. Il est la Croix ET la Résurrection. Je dis bien les deux. »

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