APPARTENANCE RELIGIEUSE
Chrétiens : 88,7 %
Musulmans : 6,6 %
Animistes : 3,3 %
Autres : 1,4 %
Catholiques baptisés : 73 726 000
SUPERFICIE
300 000 km2
POPULATION
93 613 000 habitants
RÉFUGIÉS
95
DÉPLACÉS
125 000 – 188 000
Aspects juridiques et institutionnels
Aspects juridiques et institutionnels
La Constitution des Philippines de 1986 régit la liberté religieuse à la section 5 de son article III, et permet le libre exercice et la jouissance de toute confession et tout culte religieux sans discrimination ni privilège. Ces principes sont respectés et n’ont pas été violés par les autorités pendant la période de référence.
Le problème de Mindanao
La région de Mindanao, à majorité musulmane, est depuis plus de 40 ans le théâtre d’un conflit entre l’armée philippine et les groupes extrémistes islamiques du Moro Islamic Liberation Front (Milf) et d’Abu Sayyaf, groupe terroriste lié à Al-Qaeda. Ils réclament depuis des siècles le contrôle de l’île et se battent pour mettre en place un État islamique indépendant, en effectuant des attaques contre les chrétiens dans le but de les chasser des territoires musulmans. En 1987, le gouvernement central a reconnu l’autonomie à une vaste portion de l’île, en créant la « Région autonome dans le Mindanao musulman » (Autonomous Region in Muslim Mindanao).’ Cependant, l’ouverture du gouvernement n’a pas été suffisante, et les attentats et les affrontements entre l’armée et le Milf n’ont jamais réellement cessé.
En août 2008, voulant tenter de vaincre les rebelles, la Présidente de l’époque, Gloria Arroyo, décida de lancer une terrible offensive, employant même l’artillerie lourde. En moins de neuf mois, le conflit causa presque cent morts et plus de 750.000 réfugiés parmi les chrétiens ainsi que les musulmans.
En septembre 2009, à Kuala Lumpur (Malaisie), le Milf et le gouvernement philippin rouvrirent les négociations pour mettre un terme au conflit, avec la participation de représentants de la Conférence des Organisations Islamiques (Oic) et de représentants de l’ONU.
Malgré les accords et la décision des cadres du Milf de collaborer avec le gouvernement, les terroristes d’Abu Sayyaf et différents représentants moro, en opposition à la ligne des chefs, ont continué l’offensive. Mais d’après les experts, le climat d’anarchie et le grand nombre de troupes déployées dans les territoires à majorité musulmane ont développé au cours des années une sorte d’accord tacite entre les rebelles et l’armée. La « stratégie de la tension » sert au Milf à renforcer ses positions dans son dialogue avec le gouvernement, et permet à l’armée de recevoir chaque année des fonds pour combattre la guérilla.
C’est la communauté chrétienne qui en fait les frais : en 2009 elle a encore été victime d’attentats et d’enlèvements.
L’autre problématique, souvent liée à l’extrémisme religieux, est le pouvoir excessif des clans musulmans et de leurs milices privées. Le climat d’anarchie de l’île et surtout le trafic continuel d’armes a en effet permis aux leaders politiques de recruter des armées privées pour maintenir leur pouvoir dans les provinces passées sous leur contrôle.
Le 23 novembre, à Maguindanao, un commando d’environ 100 hommes armés appartenant au clan d’Andal Ampatuan Sr., gouverneur de la région autonome du Mindanao musulman, a attaqué un convoi où voyageaient 57 personnes. Ces dernières étaient membres du clan d’Ishmael « Toto » Mangudadatu, maire adjoint de Buluan et principal adversaire d’Ampatuan à la fonction de gouverneur de la province aux élections de mai 2010. Tous les membres du convoi ont perdu la vie lors de l’attaque. Parmi les victimes, il y avait même la femme de Mangudadatu.
L’évènement, considéré comme l’un des pires massacres de l’histoire des Philippines, a ébranlé l’opinion publique, et le 5 décembre le gouvernement a proclamé la loi martiale dans la région autonome. L’Église et les politiciens accusent la mesure d’être inconstitutionnelle, en pointant du doigt le gouvernement, considéré comme incapable de gérer la situation.
La loi martiale a pris fin le 12 décembre 2009. Pendant les sept jours d’application de la mesure, l’armée a arrêté un total de 523 personnes. Les opérations conduites par les militaires et la police nationale ont également mis en lumière trois autres homicides multiples ayant eu lieu dans le passé, pour un total de 247 plaintes pour violences, déposées au Département de justice (Doj). Ces dernières avaient préalablement été archivées par la police locale, de mèche avec les clans contrôlant la région.
Les attaques contre les chrétiens et les enlèvements
Le 5 Juillet 2009, à Cotabato, une bombe a explosé à l’extérieur de la cathédrale de l’Immaculée Conception, pendant une messe présidée par Mgr Orlando Quevedo. L’explosion de l’engin a fait cinq morts, dont un enfant de trois ans, et 45 blessés. Interrogé après l’attentat, Mgr Quevedo définit l’acte « non seulement comme un crime, mais aussi comme un sacrilège », en invitant tous les catholiques à prier pour la conversion des auteurs de l’attentat. L’attaque n’a pas été revendiquée, même si depuis le début, l’armée pointe du doigt le Milf, qui nie cependant la moindre implication.
Le 27 octobre, à Jolo, chef-lieu de la province de Sulu, le lancé d’une grenade a endommagé la cathédrale de Notre-Dame du Mont Carmel. L’attentat n’a pas fait de victimes, mais en raison de la crainte de nouvelles attaques, Mgr Angelito Lampon, vicaire apostolique du diocèse, a annulé les messes prévues pour la Toussaint et pour les défunts les 1er et 2 novembre. Dans ce cas, il n’y a pas eu non plus de revendications officielles, mais les soupçons se sont portés sur le groupe terroriste d’Abbu Sayyaf, très actif dans l’archipel de Sulu.
En plus des attaques à la bombe, se sont succédé en 2009 une série d’enlèvements accomplis par des bandes de criminels pour en retirer des rançons, en misant sur la peur de l’extrémisme islamique pour augmenter le montant des sommes demandées. Parmi les personnes séquestrées, il y a eu l’italien Eugenio Vanni, qui travaillait pour la Croix rouge internationale, et le Père Michael Sinnott, missionnaire irlandais de la Fraternité de Saint Colomban.
Le 15 janvier 2009, un groupe d’hommes armés a enlevé à Jolo (Sulu) trois personnes travaillant pour la Croix rouge internationale : l’italien Eugenio Vagni (39 ans), le suisse Andreas Notter (également 39 ans) et la philippine Mary Jean Lacaba (37 ans). Pendant trois mois, les ravisseurs, liés à Abu Sayyaf d’après les sources de l’armée, ont menacé de décapiter les otages en réclamant le retrait des troupes envoyées par Manille pour tenter de découvrir la tanière des ravisseurs. Par mesure de sûreté, les autorités ont déclaré l’état d’urgence dans tout l’archipel de Sulu. Notter et Lacaba ont été libérés en avril, tandis que l’Italien Vagni a dû attendre jusqu’au 11 Juillet pour être relâché. Des sources officielles nient le paiement d’une rançon. Mais d’après les media philippins, la libération serait survenue après que les militaires ont accepté de libérer les deux femmes et les enfants d’un haut dignitaire d’Abu Sayyaf dans l’île de Jolo, qui avaient été arrêtés quelques jours avant la libération des otages.
Le Père Michael Sinnott, vieux missionnaire irlandais de la Fraternité de Saint Colomban, a quant à lui été enlevé le 11 octobre 2009 dans sa maison de Pagadian (Zamboanga city) par un groupe de sept hommes armés non identifiés. Pour échapper à l’armée philippine qui a pris en main l’enquête quelques jours après l’enlèvement, les ravisseurs ont forcé le Père Sinnott à errer pendant un mois dans la jungle de la province de Lanao del Norte, à 150 km de Zamboanga.
Pendant les jours qui ont suivi l’enlèvement, les populations catholiques et musulmanes de Pagadian et de Zamboanga ont organisé une série de veillées de prière pour la libération du prêtre. Même la Conférence des oulémas philippins s’est mobilisée pour le prêtre, condamnant l’enlèvement défini comme « contraire aux principes de l’islam, du christianisme et des autres religions ». Les chefs religieux ont également dénoncé l’instrumentalisation de l’islam faite par les media « dans le seul but de séparer les musulmans de leurs frères chrétiens ».
Le Père Sinnott a été libéré le 12 novembre, après une opération conjointe de l’armée philippine et des membres du Milf, considérés dans un premier temps comme les auteurs de l’enlèvement. « Immédiatement après m’avoir enlevé – raconte le Père Sinnott au cours d’un entretien ayant eu lieu après sa libération – les sept ravisseurs m’ont mené en bateau jusqu’à Lanao où ils m’ont confié à deux gardes ». « Après avoir traversé les marécages – continue-t-il – ils m’ont conduit dans la forêt ». Il affirme que dans la jungle, il avait comme unique abri une tente de branchages et un hamac comme lit, mais il déclare avoir été bien traité par les ravisseurs. « La rançon était la raison de mon enlèvement – affirme le Père Sinnott – les ravisseurs m’ont toujours assuré qu’ils n’avaient pas l’intention de me tuer ». À ce jour, l’identité des ravisseurs reste méconnue.
Signes d’espoir : le forum des évêques et des oulémas
Epuisée par 40 ans de conflit, la population civile de Mindanao, chrétienne et musulmane, a organisé pendant ces dernières années une série d’initiatives ayant pour objectif d’amener la paix dans la région à travers le dialogue interreligieux. L’exemple de ce travail est la Conférence des évêques et des oulémas (Buc), qui a vu le jour en 1996 à l’initiative de la Conférence épiscopale philippine. Composée de 24 évêques catholiques, de 18 protestants et 24 oulémas, elle organise tous les ans « la semaine pour la paix à Mindanao », pour demander « au nom de Dieu » la fin de la guerre.
Avec la reprise des hostilités entre l’armée et le Milf, les membres de la BUC ont organisé entre avril et mai 2009 environ 300 groupes de discussion (Focus Group of discussion) dans les différentes villes de l’île, qui ont réuni plus de 6.000 personnes issues de différents groupes sociaux et ethniques. Les rencontres ont servi à sensibiliser le gouvernement et les rebelles en ce qui concerne les exigences véritables de la population et ont fait de la BUC l’un des organes de discussion les plus importants pour le processus de paix.
Les exécutions sommaires et la mort du Père Cecilio Lucero
Pendant les années de présidence de Gloria Arroyo, on a assisté aux Philippines à un accroissement des exécutions sommaires (Extrajudicial killings). Les victimes ont souvent été des activistes pour les Droits de l’Homme et des prêtres se battant en faveur des paysans. Les crimes se sont surtout concentrés dans les zones de conflit entre l’armée philippine et la New People Army (Npa), bras armé du Parti communiste philippin. En prenant pour excuse de combattre les rebelles, l’armée a accompli des abus de pouvoir au détriment de la population civile et a tué ou emprisonné ceux qui critiquaient les militaires. La plupart des homicides sont restés impunis.
Le 7 septembre 2009, dans la région de Samar du Nord (Île au sud-est de Manille), un commando de 30 hommes armés a tué le Père Cecilio Lucero, directeur du centre pour les Droits de l’Homme, le Social Action Center (Sac). Peu de temps avant sa mort, il avait reçu des menaces de la part des militaires qu’il avait accusés d’accomplir des abus répétés à l’encontre de la population. La mort du prêtre fait suite à la série d’homicides non encore résolus par la police, qui ont impliqué au moins 18 personnes en 2009. Mgr Emanuele Trance, évêque de Catarman, déclare que le Père Lucero « par son travail pour la défense des Droits de l’Homme et pour avoir enquêté sur des morts suspectes qui avaient eu lieu entre janvier et septembre 2009, s’était opposé aux militaires et aux rebelles communistes ». Le prélat n’exclut pas que des raisons politiques soient liées à l’homicide. Au moment de la mort du Père Lucero, deux de ses frères étaient impliqués dans le paysage politique de la région. D’après Flor Chantal Eco, secrétaire de l’association pour les Droits de l’Homme Katungod Sinirangang Bisaya, il est clair que le Père Lucero a été tué à cause de son implication dans la défense des Droits de l’Homme. Elle affirme que « beaucoup d’agriculteurs se tournaient vers lui pour demander assistance à chaque fois que les militaires ou les rebelles violaient leurs droits ». Flor Chantal Eco affirme par ailleurs que « pour son activité en faveur de la population, il avait reçu de nombreuses menaces de la part des militaires, à tel point qu’il était forcé de voyager avec une escorte ».
Le 8 septembre, l’organisation œcuménique pour les Droits de l’Homme, Promotion of the People’s Response (Pcpr), dont le Père Lucero avait été Président de 2001 à 2003, a organisé une grande manifestation pour protester contre sa mort et demander justice au gouvernement. Pour les manifestants, le prêtre, défini comme « le défenseur des pauvres et des opprimés », est une nouvelle victime des nombreux meurtres qui ont eu lieu dans l’île, faits sur lesquels le Père Lucero était lui-même en train d’enquêter.
