Carême 2017 : témoignage de Mère Kingbo

Mère kingboEn 2006, Mère Marie-Catherine fonde au Niger la Congrégation des Servantes du Christ. Leur mission ? Témoigner de l’amour du Christ à la population à 98 % musulmane. Depuis 2015, où 80% des églises ont été brûlées en 4 heures seulement, sa communauté religieuse est gardée 24 heures sur 24 par des policiers. Voici son témoignage.

« Nous sommes au début du mois de janvier 2015. Les medias parlent partout des caricatures de Mahomet dans le journal de Charlie Hebdo en France et la tension monte au Niger : les 16 et 17 janvier des manifestants nigériens surexcités se mettent à saccader et brûler des églises, des écoles, des maisons de religieuses et de particuliers chrétiens. Les régions les plus touchées sont Zinder et Niamey. Le feu couve aussi à Maradi et dans d’autres régions. Nous, des religieuses catholiques installées au Niger depuis 2006, nous nous attendons au pire. Dans certains pays d’Afrique, les populations associent le christianisme à l’Occident. Des Nigériens, dans les villages, ont même pensé qu’à ma naissance, j’étais blanche puisque je suis catholique ! Vous voyez… ce que vous faites en Occident, a un impact sur nous, les chrétiens. D’autant plus au Niger, où il y a 98% de musulmans ! En ces moments de souffrance et d’inquiétude, ma prière quotidienne s’inspire de cette interpellation divine dans la bouche du prophète Michée : « Oh ! Mon peuple ! Que t’ai-je fait en quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi ? ». Oui, ce peuple qui a bénéficié de tant de soins, d’éducation, d’amour de l’Eglise au Niger, qui est venu frapper plusieurs fois à nos portes, de jour comme de nuit, pour recevoir de la nourriture et sortir de sa misère, c’est ce même peuple qui s’est retourné contre nous,  pour nous jeter des pierres, brûler nos églises, et veut nous empêcher de porter une croix.

N’eut été l’intervention de la sécurité publique en ce mois de janvier 2015, nous n’aurions pas été épargnées. Dans la communauté dont je suis la supérieure générale, nous étions une vingtaine de sœurs et novices. Certaines avaient peur. Alors je leur ai posé la question suivante : voulez-vous partir ou rester ici ? Aucune n’est partie, malgré la peur et l’insécurité. Nous sommes restées barricadées, sans avoir la messe pendant 3 semaines. On adorait, on priait, comme d’habitude. J’avais confiance en Dieu et dans la population que nous aidions.

Vous savez, ça fait 11 ans que je suis venue du Sénégal pour aider la population nigérienne, comme Dieu me l’avait demandé. Un jour de 2005 que je suivais un cours sur l’Islam, j’ai compris comment les musulmans voyaient le Christ. Pas comme le fils de Dieu mort sur la croix et ressuscité mais comme un simple prophète. J’ai été bouleversée parce qu’ils ne connaissaient pas ce Dieu amour et bonté. Alors j’ai été comme interpelée par le Christ à travers cette phrase : « Maintenant que tu sais, fais connaître mon vrai visage dans un milieu musulman.  Construis-moi une maison qui incarne mon visage et mon amour dans un milieu musulman ». Ainsi le Seigneur me demandait d’être son témoin. Le lieu de la mission s’est précisé au cours d’une prière : « Pars au Niger ».

En 2006, je suis partie pour ma nouvelle mission, accompagnée d’une jeune postulante sénégalaise et nous avons fondé la première congrégation religieuse autochtone la « Fraternité des Servantes du Christ », avec l’accord de l’évêque du diocèse.

L’objectif était de manifester le visage de tendresse du Seigneur, pas d’obliger les musulmans à devenir chrétiens. Nous avons commencé à sillonner les villages pour nous entretenir avec les populations afin de mieux les connaître. Nous nous sommes rendu compte de la précarité dans laquelle vivait une bonne partie des habitants, en particulier les femmes et les enfants. Il fallait y remédier. Par exemple, nous avons rencontré Absou, 27 ans, 6 enfants, un mari aveugle et sans travail. Nous avons embauchée Absou dans notre centre de nutrition et de santé pour les enfants et les femmes enceintes.
Nous avons aussi réalisé que certaines fillettes étaient données en mariage dès l’âge de 11-12 ans et que certaines en mourraient en donnant naissance à leur premier enfant. C’est là que nous avons commencé à organiser des sessions de formation pour les mamans, les jeunes filles, les chefs des villages, les jeunes garçons, les imams. Nous voulions aussi faire réfléchir sur la radicalisation de certains jeunes, les prêches de quelques imams qui incitent à la violence, les conséquences des actes perpétrés par les terroristes à travers le monde.

En 2007, la première session des imams et des chefs de village a regroupé 24 participants. C’était incroyable ; on n’imaginait pas que de telles personnalités répondent à l’appel d’une femme, religieuse et étrangère ! Le plus marquant, c’est quand je leur ai posé la question : « vous n’êtes pas gêné qu’une religieuse étrangère et catholique, bouscule les mentalités ? ». L’un d’eux m’a fait une réponse surprenante et encourageante : « Ce qui nous réunit, ce n’est ni la religion, ni l’ethnie, mais l’amour ». Là, il ne le savait pas, mais il parlait déjà de Dieu. Actuellement, plus d’une centaine d’imams et de chefs de village assistent à ces rencontres tous les ans.

Aujourd’hui, oui, les mentalités ont évolué de manière positive. Une femme nigérienne, ancienne musulmane, est entrée dans notre communauté pour devenir religieuse ! A l’âge de 15 ans, elle a senti le désir de se tourner vers le Christ, de se convertir et d’entrer dans la Vie consacrée. Cela n’a pas été sans difficulté. Elle a été rejetée par sa famille qui ne voulait plus avoir de contact avec elle mais qui a fini par l’accepter à nouveau.
Il y a même un dignitaire musulman de notre quartier qui nous a confié sa fille âgée de 7 ans pour qu’elle soit interne et catholique. Elle a commencé l’éveil de la foi et fréquente notre préscolaire. Mais il y a encore du chemin à faire dans les cœurs. En décembre dernier, un groupe de jeunes a interpelé violemment un de nos ouvriers juste parce qu’il travaillait pour nous, des sœurs. Plus d’une fois, nous avons été victimes de jets de pierres sur notre toit, pendant les offices du soir. Un jour de Noël, devant la porte de notre maison, des enfants sont venus nous injurier. Face à de tels agissements, depuis Octobre 2014, deux policiers restent postés à l’entrée de notre habitation 24 h/24 h.

Venues d’horizons divers : du Bénin, du Burkina Faso, du Niger, du Sénégal et du Tchad, nous, les religieuses de la Fraternité des Servantes du Christ, nous avons tout quitté pour révéler le vrai visage du Seigneur qui n’est qu’AMOUR. Nous puisons notre force dans ces paroles du Christ : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

A vous tous qui nous soutenez, je veux dire : merci ! Malgré l’insécurité grandissante au Niger, c’est par votre persévérance dans la prière et votre soutien que nous serons sauvés et pourrons conduire des hommes et des femmes de toutes nations vers le Christ l’Alpha et l’Oméga.

Je vous propose de prier le « Je vous salue Marie » pour toutes les femmes qui souffrent.

MESSAGE POUR LES BIENFAITEURS DE L’AED

« Je remercie tous les bienfaiteurs et les donateurs de l’AED qui depuis plusieurs années nous aident dans la réalisation de nos projets. Je tiens à vous assurer que vos efforts ont porté des fruits. En effet, la mentalité commence à changer dans plusieurs villages : les femmes et les jeunes filles améliorent leurs conditions de vie, et tout cela grâce à vous. Je vous invite à prier pour la paix dans le monde entier, bien sûr, mais également pour la paix dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest. Je vous demande de penser à nous, de ne pas nous oublier quels que soient nos échecs, quelles que soient nos épreuves… Priez pour nous, pensez à nous, et demandons au Seigneur de nous accorder la grâce de vivre dans la fraternité avec nos frères musulmans.
En ce temps de Carême, je lance un message de courage aux chrétiens. Qu’ils aient le courage d’affirmer leur foi, à temps et à contretemps, pour reprendre l’expression de Saint Paul.
A tous, j’invite à l’Espérance. Quel que soit le mal, quelle que soit la haine, quelle que soit la souffrance, qu’on ne baisse pas les bras. Dieu est plus grand, Dieu est plus fort, et l’Amour aura toujours le dernier mot. »

Entretien avec Mère Kingbo

Quelle est l’attitude qu’un chrétien devrait avoir vis-à-vis l’Islam?
Une attitude bienveillante, amicale. Et que le chrétien n’ait pas peur d’aller à la rencontre de son frère musulman pour le connaître, pour l’aimer. L’attitude est de témoigner de l’Amour de Jésus-Christ.

Et même par rapport à l’extrémisme, qui peut faire peur ?
Par rapport à l’extrémisme, oui. Qu’on n’ait pas peur de l’extrémisme. Il faut considérer les musulmans comme nos frères, les enfants de Jésus-Christ.

Qu’est-ce qui vous aide le plus à avoir cette attitude de dialogue et d’ouverture vis-à-vis des autres ?
Notre foi, notre foi et notre amour pour le Christ. J’aim bien dire « pour vivre au Niger, il faut avoir la foi, c’est-à-dire aimer Jésus-Christ et aimer son frère, car nos conditions de vie sont très difficiles. Sans cet amour de Dieu, et l’amour du prochain, nous ne pourrions pas tenir au Niger.

Selon vous, pourquoi Dieu vous appelle-t-il à ce dialogue ? Est-ce qu’on pourrait parler du « mystère du dialogue interreligieux »? Et si oui, de quoi est tissé ce mystère?
La paix. Jésus-Christ est venu nous annoncer la Paix. Et sans ce dialogue, on ne pourra pas vivre en paix. Donc la paix est le cœur du dialogue : la paix doit être au cœur de la société. C’est vraiment la paix. La paix et l’unité. Jésus-Christ est mort pour l’unité, pour rassembler tous ses enfants dispersés. Donc nous devons travailler à la paix, à rassembler comme le Christ, tous les enfants dispersés.

 


BIOGRAPHIE
Née en 1953 au Sénégal, elle grandit entourée de ses sept frères et quatre sœurs. Elle a 17 ans quand elle ressent pour la première fois un appel à devenir religieuse. A 23 ans, elle entre à l’Institut des Filles du Saint Cœur de Marie à Dakar où en 1988, elle sera nommée Supérieure Générale puis Présidente de l’Union Régionale des Supérieurs Majeurs d’Afrique de l’Ouest.
En 2001, Mère Marie-Catherine se rend à Paris pour y suivre des études de théologie. L’année suivante, pendant un cours d’Islam, elle se sentit interpellée par le Seigneur : «Maintenant que tu sais, fais connaître mon vrai visage en milieu musulman ». Cette interpellation se précisa en ces termes : « Construis-moi une maison de religieuses pour incarner mon visage d’amour et de tendresse dans un milieu musulman ». Une nouvelle vocation nait alors chez la religieuse de 50 ans. Elle choisit le Niger comme terre d’élection accueillie par Mgr Ouédraogo, l’évêque de Maradi.
Le 22 octobre 2006, elle fonde la Congrégation des Servantes du Christ, seule congrégation indigène à Maradi. Aujourd’hui, les 20 religieuses et novices originaires de cinq pays différents sillonnent 120 villages où la population est presque exclusivement musulmane. Leur priorité est l’éducation des enfants, la formation des femmes ainsi que la lutte contre les mariages précoces et forcés. Leur foi inébranlable et leur courage leur valent le respect des imams locaux et des chefs de villages avec qui elles dialoguent. « S’il y avait plus de femmes comme vous, le Niger aurait changé », a reconnu l’un d’eux.
En janvier 2015, le pays est frappé par une vague de violences sans précédent suite à l’attentat de Charlie Hebdo en France. Les églises sont pillées, brûlées et détruites, plus de 255 chrétiens sont obligés de quitter Zinder, ville non loin de la frontière du Nigeria. Puis en octobre 2015, c’est Boko Haram qui sème la terreur avec plusieurs attentats suicides dans les villes proches de Maradi. Le pays change, Mère Marie-Catherine en est consciente, mais elle reste confiante.