Carême 2017 : témoignage du Père Blot

NuitDesTemoins2017 (11)« Je ne peux plus rester dans le silence, je dois parler pour eux. » Depuis 6 ans, le Père Blot risque sa vie pour aider des réfugiés nord-coréens à fuir leur pays. Il est devenu leur porte-parole. Né en 1959 à Caen, ordonné prêtre des MEP (Missions Etrangères de Paris) à Rome par Jean-Paul II en 1990, il est envoyé en Corée du Sud. Rapidement confronté au problème des jeunes de la rue, il ouvre des centres d’accueil dans les diocèses d’Andong et Suwon. Au fil des années, il découvre aussi la tragédie des réfugiés nord-coréens qu’il soutient à leur arrivée en Corée du Sud.

Témoignage sur la persécution des chrétiens en Corée du Nord (vidéo en bas de page)

« Je suis un missionnaire que ses Supérieurs ont envoyé en Corée, il y a vingt-sept ans. Comme vous le savez, depuis plus de soixante ans, le « pays du matin calme » est coupé en deux à la suite d’une guerre fratricide qui fut particulièrement meurtrière…
Dans un premier temps, j’ai pu me rendre en Corée du Nord dans le cadre d’une ONG qui fournit de l’aide médicale. Malgré la surveillance constante de nos accompagnateurs, j’ai pu vérifier la véracité de certains reportages et de nombreux témoignages recueillis auprès des réfugiés nord-coréens.
Parlons tout d’abord des hôpitaux: la situation est dramatique: pas d’antibiotiques, ni d’antiseptiques, ni de pansements, ni même de savon… Pour les perfusions, à la place des flacons de sérum, on a recours à des bouteilles de bière dans lesquelles on fait bouillir de l‘eau mélangée à un peu de sucre ! Sans parler des fréquentes pannes d’électricité… En Corée, les hivers sont très rigoureux: dans les hôpitaux, le chauffage manque ou il est limité à une partie de l’établissement, et beaucoup de fenêtres sont dépourvues de vitres. Il est vrai que les médecins nord-coréens, souvent formés en Chine, sont compétents, mais il leur manque à la fois un matériel adéquat, qui est pauvre et obsolète, et une formation continue dans leur spécialité.
J’ai pu visiter des écoles: elles constituent en quelque sorte la vitrine de la sous-alimentation chronique de toute une population, qui ne touche pas, bien évidemment, les apparatchiks du régime. En effet, j’ai pu constater que les jeunes enfants sont petits et malingres, et que, notamment, ils ont tous les dents gâtées. Il faut savoir qu’un enfant nord-coréen âgé de 7 ans pèse en moyenne dix kilos de moins et qu’il est plus petit de vingt centimètres qu’un enfant qui vit en Corée du Sud. Et son grand frère de 14 ans donne l’impression d’en avoir 9 ou 10 ! Pendant mes voyages en Corée du Nord, j’ai été étonné de ne pas voir de handicapés… J’ai appris que ceux-ci sont expulsés de la capitale et des grandes villes. Il faut savoir, en effet, que le régime nord-coréen est raciste et eugéniste : il enseigne la haine de l’étranger, et il est obsédé par la pureté de la race, d’où le sort dramatique réservé aux personnes qualifiées d’ « anormales ».
Les réfugiés sont unanimes pour dire que, en Corée du Nord, « pour survivre, il faut soudoyer tel membre du parti ou tel militaire pour obtenir des produits de première nécessité ». La corruption est donc monnaie courante.
Comment décrire en peu de mots le régime communiste de la Corée du Nord ? Tout d’abord, c’est un pays si fermé que personne, et, comme le disent les réfugiés – c’est l’une de leurs boutades préférées -, y compris Dieu, ne peut y entrer et y circuler sans visa ! En effet, les deux principaux piliers de la répression sont, d’une part, le contrôle de tous les déplacements de la population et, d’autre part, l’ignorance du monde extérieur… si bien que les réfugiés nord-coréens qui arrivent dans les pays limitrophes ou plus lointains, découvrent qu’on les a trompés depuis leur naissance en leur racontant n’importe quoi, et ils découvrent, ahuris, une tout autre réalité, dont ils ne pouvaient soupçonner l’existence…
Les réfugiés évoquent tous – comme j’ai pu le constater moi-même – la propagande effrénée qui vise à « éduquer » la population pour en faire des zombies soumis au parti communiste… Dans ce pays, le marxisme est imprégné d’une idéologie « couleur locale », qui fait du dictateur un véritable « dieu », et de chaque Nord-Coréen l’esclave d’un colosse diabolique, dont le Parti unique est la tête pensante. Le « Grand Leader », selon le titre attribué au chef du Parti et de l’Etat, est donc la référence suprême et incontournable de tous les discours, de toutes les conférences, de l’enseignement, des informations… La dynastie des « Kim », du grand-père au petit-fils, qui est actuellement au pouvoir, fait l’objet d’une propagande délirante, avec ses 30 000 statues et portraits géants, qui se dressent dans toutes les villes et villages du pays, les slogans écrits sur d’immenses panneaux exposés dans les rues, les hôpitaux, les écoles… Ce culte de la personnalité est encore accentué par la pratique de l’autocritique collective : les Nord-Coréens s’épient donc mutuellement entre voisins, entre collègues de travail, et ils dénoncent sans vergogne leurs concitoyens pour tel ou tel manquement à leurs devoirs envers le « Grand Leader »… ce qui aboutit à l’arrestation du coupable par les agents de la « Sécurité ». On réunit alors la population, et les membres de sa famille sont invités à dénoncer les transgressions de ce pseudo-délinquant, puis tous assistent à son exécution capitale. Il existe une alternative: le camp de rééducation.
Parlons justement de ces camps, ce qui me donnera l’occasion de faire le point sur la présence des chrétiens dans ce pays. La Corée du Nord compte environ deux cents camps « ordinaires » de travail, soit un par district administratif, avec un nombre de détenus par camp qui varie entre quelques centaines et plus de deux mille. Le recoupement des témoignages, et les observations des satellites occidentaux, permettent d’estimer que les personnes détenues dans ces véritables camps de concentration, sont entre cent mille et deux cents mille. La brutalité des gardiens est le pain quotidien de ces prisonniers, qui travaillent seize heures par jour, subissent des tortures atroces, sans compter les exécutions publiques des récalcitrants…
Parmi ces « prisonniers politiques », on trouve des forçats qui subissent les plus mauvais traitements : les chrétiens. Ils sont considérés comme des espions, des éléments indociles et subversifs, en un mot : irrécupérables. Ils seraient treize mille, selon les chiffres officiels du régime, mais on estime qu’ils sont en réalité plus de vingt mille, et certaines organisations humanitaires avancent le chiffre de quarante mille… Les chrétiens, qui sont considérés comme des « antirévolutionnaires de première classe » bénéficient, si l’on peut dire, d’un traitement particulier marqué par une cruauté qui soulève le cœur : on les crucifie, on les pend à des arbres ou sur des ponts, on les noie, ils sont brûlés vif… Certains témoins évoquent des tortures si horribles que la décence m’interdit d’en faire état devant vous…
Pour les dirigeants de la Corée du Nord, toute religion doit être bannie – c’est-à-dire autant le christianisme que le bouddhisme -, car, comme le dit le « catéchisme » marxiste, elle est l’opium du peuple. Les Nord-Coréens ignorent donc ce qu’est une Bible, et donc qui est Dieu et le Christ Sauveur. Il y a quelques années, le gouvernement a ouvert, à grand renfort de propagande, une église catholique, un temple protestant, et une église orthodoxe dans la capitale, Pyongyang, mais ce ne sont que des vitrines ! Malgré tout cela, il existe une Eglise souterraine en Corée du Nord, qui fait l’objet d’une persécution continue. Aux réfugiés nord-coréens à qui je posais cette question: « Avez-vous entendu parler ou vu l’un de vos voisins arrêté, parce qu’il a été pris en flagrant délit de prier chez lui ou dans un endroit tenu secret ? », plusieurs m’ont répondu affirmativement. Et certaines informations parviennent à filtrer : ainsi, il y a deux ans, une femme enceinte âgée de 33 ans fut arrêtée en possession de vingt Bibles qu’elle portait dans son sac pour les distribuer. Elle fut rouée de coups et pendue par les pieds en public. Après son exécution, son mari et ses enfants furent séparés et envoyés dans des camps. En mai 2010, on a arrêté vingt chrétiens qui faisaient partie d’une Eglise « clandestine » : trois d’entre eux, les responsables de la communauté, furent aussitôt mis à mort, et les autres envoyés dans un camp. Beaucoup de ces chrétiens nord-coréens le sont devenus en raison de la présence de missionnaires étrangers à la frontière chinoise. On sait aussi que des pasteurs américains et canadiens d’origine coréenne sont actuellement enfermés dans des camps de prisonniers politiques en raison de leur aide aux réfugiés…
On pense que, depuis 1995, plus de quinze mille chrétiens catholiques, protestants et orthodoxes ont été les victimes de la persécution, et qu’au moins cinq mille ont été exécutés uniquement parce qu’il priaient secrètement ou distribuaient des Bibles.
J’ai aussi pu rencontrer de nombreux réfugiés dans un pays limitrophe de la Corée du Nord. S’ils sont arrêtés, ils peuvent être rapatriés de force dans leur pays, ce qui leur vaut l’emprisonnement, la torture, l’envoi dans un camp, et donc la mort. Ils risquent aussi de tomber dans les griffes d’organisations criminelles de trafics d’organes, de prostitution : ainsi, une jeune fille coréenne peut être vendue pour 800 à 1200 dollars…
En rencontrant les réfugiés nord-coréens, j’ai entendu des récits tellement insupportables que des larmes de souffrance et de honte coulaient de mes yeux… En effet, comment des êtres humains peuvent-ils commettre de telles atrocités ? Et aussi comment tant de vies humaines peuvent-elles ainsi être piétinées et disparaître dans le plus grand silence et la plus grande indifférence, celle de l’opinion publique et des médias ?
Alors, en tant que missionnaire, en tant que prêtre catholique, je parle ici au nom de toutes ces personnes qui subissent l’une des persécutions les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité… depuis plus de soixante ans ! Je parle au nom de ces femmes et de ces petites filles nord-coréennes qui sont les victimes des marchands d’esclaves ! Je parle au nom de tous ces hommes, ces femmes et ces enfants à qui on prélève un organe, à qui on arrache un œil ou un membre, sans anesthésie, dans des salles d’opération chirurgicale de fortune pour les transplanter à de riches Chinois, Japonais ou originaires d’autres pays… ! Je parle au nom de tous ces travailleurs nord-coréens, véritables esclaves qu’on exploite en Chine, en Russie et dans d’autres pays… ! Je parle au nom de tous ces Coréens qui, depuis plus de soixante ans, vivent l’un des plus longs et des plus terribles des Chemins de Croix de l’histoire de l’humanité !
Depuis plus de soixante ans, des milliers de Nord-Coréens ont tenté de gagner un pays libre. Or, la Chine fait trop souvent la sourde oreille aux nombreuses associations humanitaires qui lui demandent de reconnaître le statut de réfugiés à ceux qu’elle persiste à considérer comme des « immigrés illégaux ». Sans papiers, et donc clandestins, nombreux sont ceux qui s’offrent comme manœuvres : ils sont mal payés, maltraités, sans aucun droit, à la merci de l’employeur… Des gangs circulent près de la frontière nord-coréenne ; ils s’emparent des femmes et des petites filles qu’ils vendent à des paysans ou, pire, à des tenanciers de maisons closes… Quant aux jeunes hommes, ils les attrapent pour le trafic d’organes…
Pour sortir ces réfugiés de ce guêpier, des passeurs, qui risquent leur vie, conduisent ceux qui le souhaitent – moyennant finances – vers la Corée du Sud, le Canada, les Etats-Unis et d’autres pays, via la Mongolie, le Laos, le Vietnam, la Thaïlande… Certes, la plupart de ces passeurs ne sont pas des enfants de chœur. Ils se font payer, notamment par des réfugiés arrivés en Corée du Sud, qui désirent faire venir un ou plusieurs membres de leur famille. Pour faire « passer » quelqu’un de la Corée du Nord vers un pays tiers, cela coûte environ la somme de 4 000 à 5 000 euros, qui comprend les faux passeports, les frais de transport et de nourriture, le salaire du passeur, et aussi les pots-de-vin versés aux douaniers ou aux policiers, si cela s’avère nécessaire…Evidemment ces « contrats » sont très aléatoires et personnalisés, et il arrive qu’au dernier moment le passeur décide une augmentation…
La fuite de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants représente donc aujourd’hui un fait majeur dont il faut souligner l’aspect politique et diplomatique. Malheureusement, les pays voisins de la Corée du Nord, ou plus lointains, en Europe, en Amérique… ne réclament du « Grand Leader » que quelques changements au nom des « droits de l’homme », mais ils ne désirent pas remettre en cause le statu quo actuel, au nom, disent-ils de l’ « équilibre des relations internationales », qui garantit une « paix de compromis », ce qui repousse aux calendes grecques la libération de la Corée du Nord, et donc aussi la réunification du pays ! En conclusion, si l’on en reste aux stricts calculs géopolitiques, les vingt et un millions de Nord-Coréens risquent d’attendre longtemps avant de voir leur sort s’améliorer radicalement… A moins d’une intervention de Dieu, que nous prions chaque jour ardemment pour ce peuple crucifié…

Je vous propose de prier pour les nord-coréens qui souffrent.


MESSAGE POUR LE CARÊME

Le Carême est un temps essentiellement de prière, de jeûne et de partage.
La prière, parce que nous partons en quelque sorte pendant 40 jours en pèlerinage, en suivant les pas de Jésus qi monte vers le Calvaire et qui va s’offrir pour le salut des hommes. En tant que prêtre, je vous propose de prier pour ceux qui comme Jésus, souffrent et connaissent des sacrifices et un calvaire sur cette terre.
Le jeûne, pour se centrer sur l’essentiel, pour se souvenir de la parole de Jésus qui est de ne pas seulement se nourrir de pain, mais que l’essentiel est la parole de Dieu. Je vous propose, pendant ce Carême, de lire davantage les Évangiles, et notamment ce récit de la Passion, qui va nous unir davantage aux souffrances de Jésus, et aux souffrances du peuple, des personnes qui dans le monde entier vivent une certaine passion…
Le partage : pour ceux qui manquent du nécessaire. Notamment je vous propose une intention particulière : prier pour les persécutés en Asie, l’Église du silence, l’Église des catacombes, ceux qui offrent leur vie et qui connaissent une persécution sournoise, notamment par la dictature communiste en Corée du Nord et en Chine.

Je témoigne que des personnes, dans le silence et dans l’indifférence, témoignent chaque jour de leur attachement à Jésus, et beaucoup d’entre eux, malheureusement, perdent la vie, ou sont internés dans des « camps de rééducation ». Prions pour qu’ils ne perdent pas courage, qu’ils gardent surtout cette Espérance qu’ils ont dans le cœur.

Et donc je vous confie cette intention de prier pour les chrétiens persécutés, notamment en Chine et en Corée du Nord, en particulier ceux qui en Corée du Nord sont dans des camps de concentration, à cause de leur foi.

Voir la vidéo du témoignage :