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Centrafrique : Fragile chemin vers la paix

Publié le 21 février 2020

Un an après les accords signés à Bangui le 6 février 2019 entre le gouvernement et les groupes armés, l’AED fait le point avec l’archevêque de Bangui, le cardinal Dieudonné Nzapalainga.

AED : Le 6 février 2019 ont été signés les accords de paix entre le gouvernement et 14 groupes armés, quel bilan pouvez-vous en faire un an après ?

La violence a drastiquement baissé et cet accord y a contribué. Avant, tout le pays était à feu et à sang mais depuis les accords nous avons l’impression que les gens ont acquis cet objectif commun de la paix. Bien sûr, il y a encore des foyers de tensions mais plus comme avant. Maintenant il faut faire encore plus pour que la violence cesse complètement.

Vous sillonnez depuis des années le pays à la rencontre des populations de toutes religions pour les inciter à la paix. Avez-vous vu des changements de comportements de leur part ?

Oui, je reviens par exemple d’une tournée dans le nord-ouest du pays et j’ai entendu des jeunes me dire : « maintenant on a compris et on est prêts à faire la paix ». Je crois que c’est quelque part une victoire, je suis heureux d’entendre ça de la part des jeunes. Notre rôle est de faire baisser la tension, de faire de la médiation, de travailler à désarmer les cœurs et les esprits pour que les gens puissent vivre la fraternité.

Que reste-il encore à faire pour avancer sur cette paix ?

Il faut travailler sans cesse car les foyers de violence sont encore là et les ennemis de la paix aussi. Les ennemis de la paix, ce sont ceux qui occupent illégalement des maisons de ceux qui sont partis, ceux qui pensent que les autres doivent rester au loin et que ce sont eux les nouveaux habitants. Nous leur demandons au nom de la justice de leur rendre leur maison car c’est leur bien.

Ce travail se fait par les rencontres mais aussi par l’instauration de projets communs, où les groupes travaillent ensemble à un objectif commun, afin qu’ils s’apprivoisent de nouveau.

Qui peut mettre en place ces projets ? le gouvernement, l’Église ?

Le gouvernement s’appuie beaucoup sur l’Église. Par exemple l’autre jour, après 3h de rencontre avec la population, j’ai dit ensuite au sous-préfet : je vous laisse maintenant travailler avec l’évêque local. Le sous-préfet n’a aucun moyen, il n’a même pas de moto, il est à pied pour se déplacer donc si l’évêque ne l’aide pas pour apaiser ou arranger les choses, on reste au statu quo.

Etes-vous confiant pour les prochaines élections présidentielles fin 2020 ?

Je n’ai pas tous les paramètres des politiciens, mais on voit déjà une tension, des jouxtes de mots … Notre rôle est surtout de dire que la politique n’est pas un lieu pour tuer mais pour construire. On peut avoir le combat des idées mais pas sortir le couteau pour éliminer l’autre.

Par ailleurs, je vois que le peuple attend la réconciliation et la justice pour qu’on ne dise pas encore que les plus forts ont encore gagné. Pour ne pas rester avec sa vengeance, il faut que réparation soit faite et que la loi soit appliquée à tous.

L’Église de Centrafrique vient de fêter ses 125 ans, comment va-t-elle aujourd’hui ?

Sa force réside dans ses pasteurs et ses laïcs Je les ai vus garder leur foi au plus fort de la crise, et continuer à aller à l’église, c’est une foi qui dépasse les montagnes. L’année dernière, j’ai été à Bilao où il n’y a plus de prêtre depuis 10 ans et malgré tout, les chrétiens sont toujours là, fidèles.

Mais quand on voit la corruption et le clanisme parmi les intellectuels et dirigeants, on se demande parfois où est passé l’Évangile, s’il n’est pas une simple pommade alors qu’il devrait être notre socle ?

Quelle est la priorité pour l’Église ?

L’éducation car il y a encore beaucoup d’analphabètes. Or un enfant analphabète est un enfant qui court le risque d’être enrôlé par la rébellion. L’Église joue un grand rôle en offrant à des enfants de pouvoir lire et écrire car ni l’État ni les gens ont de quoi payer leur scolarité, même 5 euros sont très difficiles à trouver. C’est aussi par l’éducation que les jeunes peuvent accepter le chemin de la paix. Nous leur disons que pour les chrétiens, le Christ est source de cette paix.

Et vous, comment trouvez-vous la force d’être sans cesse un artisan de paix ?

Ma force, elle me vient du Seigneur lui-même à qui je demande le temps pour l’oraison, la prière, sinon je reste sur un plan horizontal or c’est Lui qui me donne la force, l’énergie pour repartir. Le chrétien est celui qui porte des lunettes que les autres ne portent pas, il a les lunettes de la foi. Il est habité par l’Espérance.

Avez-vous un transmettre un message aux chrétiens d’Occident ?

Oui, j’ai envie de dire aux chrétiens d’Occident que le Christ n’a pas changé, il est le même, c’est celui qui donne la force pour changer. Parfois on est plongé dans la grisaille, dans la solitude, l’indifférence on ne sait pas sur qui s’appuyer, on n’a plus de repère…Dieu est là. Et si vous voulez que Dieu soit là, prenez le temps d’aller à sa rencontre.

Allez aussi rencontrer les témoins, des communautés existantes, sans peur. Dieu a opéré une sortie par son fils Jésus, nous devons aussi sortir de nos cocons pour aller à la rencontre des autres. C’est l’enjeu missionnaire qui est là !

Je pense que plus que jamais les chrétiens ont un rôle à jouer, ils doivent être la lumière et le sel de la terre. Il ne faut pas rêver d’être plus nombreux, les chrétiens sont un petit nombre qui doit être dynamique et déterminé, cohérent avec soi-même et les autres, pour qu’on puisse dire d’eux, comme dans les Actes des apôtres, « Voyez comme ils s’aiment ». Nous avons besoin de communautés vivantes et joyeuses.

Vous avez semé des chrétiens, maintenant, des africains arrivent chez vous et ils sont aussi porteur de la Bonne Nouvelle, accueillez-les comme vos frères.

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