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CENTRAFRIQUE : Un pays confronté à des prédateurs

Publié le 18 avril 2019

Depuis cinq ans, une guerre civile déchire la République centrafricaine. Missionnaire depuis 38 ans dans ce pays, évêque de Bangassou, dans le sud-est du pays, depuis 2000, Mgr Juan José Aguirre Muñoz a accepté de répondre aux questions de l’AED.

Une mission de votre diocèse a été attaquée le 31 décembre 2018. Que s’est-il passé ?

La ville de Bakouma a été attaquée le 31 décembre 2018 par des rebelles armés du FPRC (une faction de l’ancienne Séléka) dirigée par Nourredin Adam. La ville a été détruite et la mission catholique pillée. Une semaine plus tard, on trouvait encore des cadavres non enterrés dans les rues de la ville.

Environ 9 000 personnes d’un camp de déplacés de la ville de Nzacko ont fui vers la brousse dans des conditions dantesques, femmes et enfants fuyant la violence de ces mercenaires. En plus des habitants de Bakouma fuyant la ville ! Beaucoup sont arrivés à Bangassou, à 130 km de là, sans force. Leurs vies ont été détruites.

Des dizaines d’enfants sont arrivés seuls à Bangassou, dans notre orphelinat « Mama Tongolo ». Ils ne savent pas où sont leurs parents, s’ils sont vivants ou morts, s’ils se cachent dans la brousse ou s’ils se sont réfugiés dans un village sur le chemin.

Il y a un an, la ville de Nzacko, 80 km plus au nord, a elle aussi été attaquée par ces mercenaires, en majorité étrangers (Tchadiens, Soudanais, Nigériens, …) qui ont chassé de la ville tous les non-musulmans. La population non-musulmane a tout perdu. La mission catholique a été complétement détruite, rasée : le presbytère, le bloc opératoire équipé pour des grosses opérations, l’école catholique, l’ancienne et la nouvelle église, … Nous nous sommes sentis spécialement persécutés par ces islamistes. Dans le monde, il y a des millions de musulmans normaux qui aiment Dieu et respectent leur prochain. Mais, ces musulmans radicaux de la Séléka qui ont envahi la Centrafrique depuis 5 ans sont méchants, ils ignorent l’Islam.

Les attaques contre les camps de déplacés dont s’occupe l’Église se poursuivent. En novembre 2018, 2300 personnes ont fui un camp sur le terrain de la cathédrale de la ville d’Alindao. Quelle est la situation désormais ?

Ce qui s’est passé le 15 novembre à Alindao, dans le camp de personnes déplacées non musulmanes, est un crime contre 26 000 personnes désarmées. Il y a eu 80 morts dont deux prêtres : le père Blaise Mada et le père Célestin Ngoumbango. Actuellement 550 000 Centrafricains sont déplacés internes dans les camps de réfugiés et beaucoup d’entre eux ont subi des agressions et des crimes contre l’humanité.

Votre diocèse accueille également de nombreuses personnes déplacées. Mais cette fois-ci, ce sont des musulmans qui ont été menacés.

Le 15 mai 2018, 2000 musulmans de Bangassou ont été harcelés par des groupes Antibalaka ATBK (groupes d’autodéfense non-musulmans, enragés et criminels). Ils ont ensuite été accompagnés à la mosquée de Bangassou par des soldats de l’Onu Minusca. Quelques heures plus tard, la Minusca a quitté les lieux et 300 francs-tireurs ont impitoyablement attaqué la mosquée, remplie de femmes et d’enfants. Je suis allé avec 3 prêtres devant la mosquée afin que les ATBK arrêtent leur tuerie.

En trois jours, ils ont tué une trentaine de musulmans malgré notre présence devant les fusils. Après, avec l’aide de la Minusca portugaise, la communauté musulmane de Bangassou a demandé à pouvoir se réfugier dans l’enceinte de la cathédrale.

Le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, a répété à plusieurs reprises qu’il ne s’agissait pas d’un conflit interreligieux. Qu’en pensez-vous ? Quelles sont les causes réelles de la guerre civile ?

La lutte religieuse n’est qu’un écran pour cacher la vérité. Des milliers de mercenaires, dont certains Centrafricains des ethnies Rounga et Ngoula, mais surtout des étrangers, ont envahi la Centrafrique par le nord du pays, aidés et armés par les pays du Golfe et le Tchad, avec la complicité d’autres pays de l’Union africaine comme le Soudan ou le Niger. Ce qu’ils veulent, c’est diviser le pays et tels des prédateurs sans pitié profiter de ses richesses : or, diamants, mercure, platine, bétail, … Sous l’apparence d’une lutte entre musulmans et non musulmans, ou d’une confrontation culturelle, se cache un instinct prédateur envers les richesses de la Centrafrique.

Que faites-vous en tant qu’évêque pour empêcher l’escalade de la violence ?

Au cours des cinq dernières années, nous avons organisé des réunions pour la cohésion sociale entre musulmans et non-musulmans afin d’engager un dialogue, créé des plates-formes de femmes pour la paix et organisé des réunions intercommunautaires pour la cohésion sociale. Tout s’est bien passé. Mais les communautés modérées musulmanes participent au dialogue jusqu’à ce que des nouvelles agressions aient lieu et alors, les rencontres n’ont plus de raison d’être car les non musulmans accusent leurs voisins d’être complices dans leur cœur.

Par ailleurs, nous dénonçons les cas de crimes contre l’humanité perpétrés soit par la Seleka, soit par l’ATBK, voire même par les soldats de la Minusca lorsque certains contingents ne défendent pas la population civile et la laisse périr dans des massacres comme c’est arrivé le 15 novembre à Alindao avec le contingent mauritanien.

Dans de nombreuses zones à haut risque, nous avons ouvert des écoles catholiques, tant dans les zones contrôlées par la Seleka que dans celles contrôlées par l’ATBK. Des milliers d’enfants musulmans et non musulmans y viennent le matin. Ils jouent, ils étudient ensemble, ils portent le même uniforme, ils se regroupent…. Dans ces écoles, il y a une ambiance qui pourrait servir de miroir pour les adultes de la région. C’est un investissement pour l’avenir. Je lève mon chapeau aux enseignants qui veulent aller dans une telle zone à haut risque pour accompagner les prêtres même au péril de leur vie.

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