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Côte d’Ivoire : « Seule la religion peut promouvoir la réconciliation, pas le gouvernement »

Publié le 24 juillet 2018

Mgr Ignace Bessi Dogbo, président de la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire (1), fait le point avec l’AED sur la situation des chrétiens dans un pays multiethnique et plurireligieux marqué par de longues années de guerre. Et s’inquiète de « tendances islamistes ».

AED : Mgr Dogbo, votre pays a souffert d’une guerre civile de 2002 à 2007, puis d’émeutes sanglantes lors des élections présidentielles de 2010. Quelle est la situation actuelle ?

Mgr Ignace Bessi Dogbo : La situation est généralement calme. Les combats après les élections présidentielles de 2010 avaient éclaté parce que chaque partie revendiquait la victoire. L’ancien président Laurent Gbagbo est aujourd’hui incarcéré et devra répondre de ses actes devant la Cour pénale internationale de La Haye. Les dernières élections présidentielles de 2015 se sont déroulées dans le calme et l’ordre (NDRL : elles ont à nouveau été remportées par Alassane Ouattara, au pouvoir depuis 2011).

Toutefois, la Côte d’Ivoire reste divisée entre partisans du gouvernement et membres de l’opposition. Ces derniers ont souvent des difficultés à trouver du travail : il y a ici de très fortes discriminations. Souvent, l’adhésion au gouvernement ou à l’opposition dépend de l’appartenance ethnique – notre pays compte plus de soixante ethnies différentes. Et c’est évidemment un terreau fertile pour de nouvelles inimitiés.

Comment se présente la coexistence des religions ?

Le christianisme et l’islam comptent à peu près le même nombre de fidèles dans le pays (2). Dans le nord, où je suis évêque, les catholiques représentent cependant une minorité. Il y a également beaucoup d’adeptes des religions tribales. Globalement, la coexistence des religions est pacifique. Nous sommes une grande famille.

Il y a une grande différence par rapport à d’autres pays africains, où les groupes islamistes se développent énormément. Qu’est-ce qui différencie la Côte d’Ivoire de ces pays ?

Je pense que cette réussite ivoirienne est due à la politique, en particulier à celle du premier président de la République, Félix Houphouët-Boigny (NDLR : président de la République de Côté d’Ivoire de 1960 à 1993). Ce dernier s’est engagé fortement en faveur du dialogue interreligieux : partout où se construisait une mosquée, il a aussi fait édifier une église. Cette approche a renforcé la coexistence pacifique. Mais il ne faut pas passer sous silence que des tendances islamistes ont surgi ces derniers temps. Elles émanent de migrants originaires d’autres États, comme le Mali et le Nigéria.

Comment ces tendances s’expriment-elles ?

Nous constatons par exemple une mobilisation accrue pour marier des hommes musulmans à des femmes chrétiennes. Celles-ci sont alors obligées de se convertir à l’islam et les enfants issus de ces mariages sont éduqués selon le modèle musulman.

Récemment, de nombreux hommes d’affaires aisés du Maroc ont réalisé des investissements dans notre pays. Ils ont accordé alors leur préférence à leurs frères dans la foi islamique. Ou alors ils tentent d’attirer nos adolescents chrétiens avec de l’argent : « Nous te donnons du travail, mais pour cela, tu dois te convertir à l’Islam. » Nous essayons de contrecarrer ces tentatives. Nous soutenons par exemple des mesures permettant aux adolescents de se mettre en réseau et de prendre eux-mêmes en main leur formation professionnelle.

Après ces années de guerre civile, comment la réconciliation du peuple ivoirien pourrait-elle réussir ?

Seule la religion peut promouvoir la réconciliation, pas le gouvernement ! Après la guerre, les hommes politiques ont convoqué deux commissions de réconciliation et ont nommé des évêques à des postes importants. Ces commissions composées de représentants de différents camps, ethnies et religions, ont travaillé dur et présenté de nombreuses propositions. Il n’en a pas été tenu compte. C’est pourquoi l’Église doit agir.

Nous ne parviendrons pas tout seuls à la réconciliation, mais nous pouvons peut-être entamer un processus au sein de la société. Voilà pourquoi nous avons développé au sein de la conférence épiscopale un nouveau plan pastoral pour les années 2019 à 2023, dans lequel nous soumettons quelques étapes concrètes.

Pouvez-vous nous donner des exemples de ces étapes ?

L’unité constitue la première étape sur la voie de la réconciliation. L’unité à l’intérieur et l’unité vers l’extérieur. Nous voulons former trente prêtres du pays afin qu’ils puissent s’impliquer comme médiateurs et apporter leur aide en cas de conflit. Une autre étape consiste à renforcer encore davantage les rencontres avec d’autres confessions chrétiennes et avec les musulmans.

En Occident, la question des réfugiés fait l’objet de discussions depuis quelques années. À votre avis, que devrait faire la communauté mondiale ?

L’Occident devrait concentrer ses efforts sur le point de départ, et pas sur le point d’arrivée. Cela signifie d’aider les gens en Afrique, et non pas seulement une fois qu’ils arrivent en Europe. En Côte d’Ivoire également, il y a des jeunes gens qui entament ce voyage dangereux : d’abord jusqu’en Libye, puis ils osent la traversée de la Méditerranée.

Mais pourquoi partent-ils ? Parce que, par exemple, ils n’obtiennent pas de prix équitable pour leurs matières premières, comme le cacao, lorsqu’ils ne sont que de petits agriculteurs. Ils sont parfois traités comme des esclaves. En payant des prix équitables, l’Occident peut contribuer à ce que ces gens puissent vivre de leur travail et ils n’émigreront pas. Une politique commerciale juste constitue la meilleure aide au développement !

Quelles sont les plus grandes urgences de l’Église en Côte d’Ivoire ?

Pour moi, il y a deux choses nécessaires : de bonnes églises et de bons prêtres. Lorsque je sillonne le pays, je vois sur les bords des routes de nombreuses mosquées nouvellement construites. Mais nos églises et chapelles sont souvent dans un état désolant. Or, si l’Église ne rayonne pas, elle ne pourra pas non plus atteindre les cœurs des gens. C’est pareil pour les prêtres. Dans mon diocèse de Katiola, j’ai 54 prêtres, et dans l’évêché de Korhogo, que je gère également, il n’y en a que 16. Nous avons besoin de prêtres ! Beaucoup de candidats au sacerdoce viennent de familles pauvres et souvent, ils ne peuvent même pas se permettre le strict minimum pour suivre des études. Une aide matérielle et une bonne formation spirituelle ont énormément d’importance.

 

(1) Mgr Ignace Bessi Dogbo, 56 ans, évêque de Katiola, est président de la Conférence épiscopale des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (CECCI) depuis 2017.

(2) En 2015, il existe 33% de chrétiens, dont la moitié de catholiques, et 31,5% de musulmans en Côté d’Ivoire selon The World FactBook de 2016, publié par la CIA.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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