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Emirats arabes unis : « A Abu Dhabi, je n’ai encore jamais perçu d’hostilité »

Publié le 31 janvier 2019

Le pape François se rendra dimanche à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis. Il y sera accueilli par Mgr Paul Hinder, vicaire apostolique d’Arabie du Sud. L’AED s’est entretenue avec l’évêque sur la tolérance dans la vie quotidienne, le manque de liberté religieuse et les attentes que suscite la visite pontificale.

Le pape François se rendra bientôt en visite à Abu Dhabi. Est-il exagéré de parler d’une visite historique ?

Non. Ce voyage peut être considéré comme historique pour deux raisons majeures : premièrement, jamais auparavant dans l’histoire de l’Église, aucun pape ne s’était rendu dans la péninsule arabique. Deuxièmement, c’est également la première fois qu’une célébration eucharistique se déroulera dans un domaine public mis à disposition à cet effet par le gouvernement.

130 000 fidèles sont attendus à la messe pontificale ; ils se rassembleront en public. Un tel événement serait impensable en Arabie saoudite, le pays voisin, où il n’y a même pas d’églises. Pourquoi est-ce différent dans les Émirats arabes unis ?

Le degré de liberté de culte, c’est-à-dire la possibilité de célébrer un office religieux en communauté, varie d’un pays arabe à l’autre. Tandis qu’en Arabie saoudite, les offices religieux sont uniquement tolérés dans un cadre privé et avec des groupes relativement petits, il y a d’autres pays, et particulièrement ici aux Émirats arabes unis, où il existe des églises où des milliers de fidèles se rendent toutes les semaines, et parfois même tous les jours, pour assister à la messe.

Cette liberté de célébrer des offices religieux dépend généralement de l’ouverture et de la tolérance des dirigeants respectifs. Au cours des dernières décennies, c’était surtout le cas au Bahreïn et dans les Émirats arabes unis, mais aussi à Oman.

Les dirigeants des Émirats arabes unis sont donc relativement ouverts face aux chrétiens. Qu’en est-il de la population ?

Cela fait quinze ans que je vis à Abu Dhabi et je n’ai encore jamais perçu d’hostilité. Bien entendu, nous savons que dans tous les pays islamiques, les non-musulmans – et pas seulement les chrétiens – doivent se soumettre aux règles sociales de l’islam. D’un autre côté, je vois aussi au sein de la population locale un grand respect pour les chrétiens. C’est ce que nous ressentons particulièrement maintenant, à l’approche de la visite du pape.

En quel sens ?

J’ai reçu plusieurs demandes de musulmans, qui voulaient savoir comment ils pourraient nous aider lors des préparatifs. Nombreux sont ceux qui ont manifesté leur intérêt d’assister à la messe. Le gouvernement fait aussi tout ce qui est en son pouvoir pour que le plus grand nombre possible de nos fidèles puissent voir le pape.

Cette volonté d’aider a-t-elle aussi quelque chose à voir avec la popularité du pape François ?

Les réactions de la population musulmane à l’élection du cardinal Jorge Bergoglio comme pape François ont toujours été très positives. C’est également le cas maintenant. Depuis l’annonce de sa visite, je n’ai été témoin que de signes de joie et de fierté que le pape se rende dans les Émirats.

Qu’est-ce qui a rendu cette visite possible ?

Les raisons de cette visite sont multiples. Ces dernières années, différentes invitations provenant de toute la région, y compris des Émirats arabes unis, ont été envoyées au pape. L’Église locale également a transmis au pape son souhait de l’accueillir un jour ici.

L’Église des Émirats ne se compose que d’étrangers, surtout de travailleurs immigrés. En votre qualité d’évêque, quels sont les problèmes que vous devez affronter dans ce contexte ?

L’un des problèmes pastoraux les plus urgents consiste à renforcer nos croyants dans leur foi, à les encourager à conserver leur identité chrétienne et catholique et à en témoigner même dans un environnement où ce n’est pas toujours facile. Je pense par exemple aux employées de maison ou aux ouvriers du bâtiment, qui doivent non seulement travailler très dur tous les jours, mais sont aussi parfois exposés au prosélytisme de leurs employeurs ou collègues musulmans.

Qu’arrive-t-il lorsqu’un musulman souhaite se convertir au christianisme ?

Je ne connais aucun pays musulman où la liberté religieuse est totale. Même là où la conversion d’un musulman à une autre religion n’est pas sanctionnée par le droit pénal local, l’environnement social – et surtout la famille – réagit par l’ostracisme et même la violence physique. Comme je l’ai dit, la liberté de culte est plus ou moins grande selon les pays.

Avez-vous suffisamment d’églises et de prêtres ?

Il serait souhaitable d’avoir plus d’églises, car le nombre de paroisses dont nous disposons est encore insuffisant par rapport au nombre de fidèles. Aux Émirats arabes unis, nous avons neuf paroisses, ce qui est certainement trop peu pour presque un million de catholiques. Par ailleurs, nous devons prendre en compte que contrairement aux autres Églises, nous sommes internationaux et polyglottes, et que nos fidèles se composent de catholiques de différents rites.

Un autre défi pastoral consiste dans le fait que les fidèles, en raison de leur statut de migrants, sont confrontés à de nombreux problèmes moraux qu’ils ne pouvaient imaginer auparavant. C’est particulièrement vrai pour les hommes et les femmes qui, en raison de leur travail, doivent souvent vivre plus d’un an à l’écart de leur conjoint.  Il n’est pas rare que les mariages se brisent lorsque des époux ainsi obligés de vivre séparés s’engagent dans de nouvelles relations « temporaires ».

Comment la visite pontificale peut-elle contribuer à l’amélioration de la situation des chrétiens dans le monde islamique ?

J’espère que la visite du pape changera positivement l’ambiance générale. Néanmoins, nous ne devons pas attendre trop de miracles d’une telle visite. L’essentiel, c’est que nous-mêmes, les chrétiens, soyons des témoins crédibles du message de Jésus-Christ. Cela signifie également de supporter dans l’humilité que nous ne jouions pas un rôle de premier plan au sein de cette société. Parfois, il suffit de bien jouer son simple rôle secondaire pour enthousiasmer les autres !

Qu’attendre de cette visite ?

L’avenir montrera les effets durables de cette visite. Un proverbe dit qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Le dialogue avec une autre religion et ses représentants exige du temps et de la patience et implique nécessairement aussi des échecs. D’ailleurs, c’est également valable pour l’œcuménisme au sein des chrétiens. Si le respect mutuel s’accroît et qu’il est suivi d’une action commune sur des questions qui vont au-delà de la religion, c’est déjà une bonne avancée. Pensons aux défis dans le domaine de l’engagement en faveur de la paix ou du souci de la maison commune de la création.

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