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Indonésie: La forte identité nationale freine le radicalisme islamique

Publié le 25 mai 2018

Après les attentats du 13 mai dernier contre trois églises chrétiennes à Surabay, l’AED a interviewé le Père Franz Magnis-Suseno, jésuite vivant depuis plus de 45 ans en Indonésie. Décryptage et analyse politico-religieuse sur la situation du pays.

AED – La première des trois attaques a eu lieu dans l’église catholique de Marie Immaculée, sur l’ile de Surabaya. Quelle a été la première chose à laquelle vous avez pensé quand vous avez entendu cette nouvelle ?

Père Magnis-Suseno : La première chose qui m’est venue à l’esprit était : « encore ». En effet, je me suis souvenu que l’année dernière, nous avons eu un attentat à Yogyakarta, où le Père Jimmy Prier, jésuite comme moi, a reçu un impact dans la tête.

Quelle a été la réaction de la communauté chrétienne indonésienne ? Ont-ils peur ?

On pense que les terroristes indonésiens poursuivent principalement deux cibles dans leurs attaques : la police indonésienne et les « païens » (« kafir » en arabe, c’est-à-dire « mécréants »), ce qui inclut, selon les extrémistes – et seulement pour eux – les chrétiens, les bouddhistes et les adeptes des autres religions. Mais en général, la communauté chrétienne n’a pas peur du tout. Les chrétiens ont surtout observé et commenté les réactions de leurs frères musulmans.

Et comment la communauté musulmane a-t-elle réagi ?

D’une part, les représentants de la majorité musulmane modérée, en particulier la Nadlatul Ulama (NU) qui, avec plus de 40 millions de membres, est la plus grande organisation islamique au monde, se sont positionnés rapidement et énergiquement. D’autre part, certains de ceux qui suivent la ligne la plus dure de l’Islam ont suggéré que ces attentats avaient été manipulés par le gouvernement du Président Joko Widodo et ses proches, afin de donner une mauvaise image de l’Islam. Cependant, la majorité des musulmans rejettent cette théorie. La plupart des musulmans, par exemple les chauffeurs de taxi que j’ai entendus, condamnent fermement cet attentat et tous les autres actes de terreur.

La police a identifié le groupe Jemaah Ansharut Daulah (JAD) comme étant l’auteur des attentats. Qui sont-ils ?

C’est l’une des organisations jihadistes clandestines. Je dirais que c’est l’une des plus extrémistes. Elle recrute ses membres parmi les extrémistes qui sont rentrés des combats en Syrie et on estime qu’il y a entre 500 et 1000 musulmans qui sont revenus…

Et pourquoi maintenant ?

Cela pourrait être un signal à d’autres groupes terroristes pour qu’ils lancent ou intensifient une offensive terroriste, en particulier contre la police, comme ce qui s’est passé à Palembang. En réalité, cela nuirait politiquement aux partisans de la ligne dure : les groupes non-terroristes qui ont initié une vague populiste islamique il y a un an et demi, afin de destituer notre président et de le remplacer par quelqu’un de plus islamique. Mais dans le cas des attaques contre les églises de Surabay ainsi que contre les commissariats de police quelques jours plus tard dans d’autres parties du pays, il est probable que les trois familles impliquées ont agi sans un plan politique général, mais seulement par « dévotion terroriste » afin d’avoir la garantie d’arriver au ciel rapidement.

Vous travaillez en Indonésie depuis plus de 45 ans et vous avez consacré votre vie au dialogue interreligieux. Ces nouvelles ne sont-elles pas décourageantes pour vous ?

Pas du tout. Nous commençons à accepter que nous devrons vivre avec le terrorisme. À mon avis, cela pourrait renforcer l’Islam modéré et, d’autre part, conforter l’Indonésie dans ses principes idéologiques fondamentaux de la « Pancasila », idéologie selon laquelle l’Indonésie appartient à tous les indonésiens quelle que soit leur religion. Ainsi, le terrorisme va augmenter le rejet de la ligne dure de l’Islam. L’image de la famille impliquant ses deux jeunes enfants dans l’attentat est odieuse pour beaucoup d’Indonésiens.

Vous êtes professeur de philosophie au centre « Driyarkara School of Philosophy » à Jakarta, où bon nombre des étudiants sont musulmans. Ainsi, vous connaissez la branche « la plus ouverte » de l’Islam. Mais il semble que le radicalisme islamique se développe dans le monde entier… Quelle est votre analyse de cette tendance ?

Je n’ai pas de vision globale, mais en Indonésie, l’avenir est encore incertain.

Nous avons les anciens « abangan » qui sont les habitants de Java qui n’ont été que faiblement influencés par l’Islam et qui, bien qu’ils prient et jeûnent, rejettent fortement les normes islamiques.

Il y a aussi les « nationalistes » qui, lorsque l’Indonésie a proclamé son indépendance en 1945, ont veillé à ce que l’Indonésie ne devienne pas un État islamique.

Mais nous avons aussi deux grandes organisations indonésiennes à forte motivation islamique qui rejettent clairement le terrorisme islamiste. Ces organisations sont la NU susmentionnée, qui est plus présente dans les zones rurales et traditionnelles, et la Muhammadiyah qui se concentre sur les villes et dans l’éducation. Elle compte plus de 100 universités. Très important aussi, voire décisif, est le sentiment d’identité nationale indonésien. Les extrémistes comme ceux de Hizbuth Tahrir qui aspirent à un califat islamique et ont été bannis l’an dernier, sont accusés par d’autres musulmans de ne pas respecter l’identité indonésienne.

Tant que 50% des Indonésiens à faible revenu continueront à croire – comme c’est le cas aujourd’hui – qu’avec le système démocratique actuel basé sur le « Pancasila », leurs enfants auront un avenir meilleur, l’Indonésie ne deviendra pas islamiste.

Par conséquent, bien que la vague internationale de l’extrémisme islamique soit clairement visible en Indonésie, les Indonésiens ont une identité nationale et culturelle extrêmement forte. Mais tout ne va pas bien. La politisation de l’Islam pour des intérêts politiques personnels constitue un réel danger.

Y a-t-il quelque chose à faire ?

L’Indonésie va probablement devenir plus islamique, mais, espérons-le, dans le cadre constitutionnel et démocratique actuel. Pour nous, chrétiens, il est clair que nous devons établir des relations de confiance positives avec l’Islam majoritaire en Indonésie, et soit dit en passant, les musulmans apprécient beaucoup cela. L’Église catholique indonésienne en a pris l’initiative depuis plus de 30 ans, et ces relations commencent à porter leurs fruits (depuis 20 ans, beaucoup de nos églises sont protégées à Noël et à Pâques par la Banser, les milices de la Nadlatul Ulama (NU).

 

 

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