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IRAK : coup de foudre à Mossoul

Publié le 27 décembre 2018

Avec ses grands yeux verts et son visage souriant, la belle Warda ferait une héroïne de soap opera convaincante. Pourtant, son histoire n’a rien d’une bluette. Fille d’un imam de Mossoul, en Irak, dans une famille salafiste, elle a connu l’enfer que l’islam radical planifie pour les femmes, avant de rencontrer le Christ.

« J’ai peu de souvenirs de mon enfance », confie Warda à l’AED. Pas grand-chose d’autre à raconter que l’univers clos de sa maison, mille fois parcourue « nous ne sortions pas ». Elle a un grand frère, une grande sœur, qui ont vite quitté le foyer. Le grand-père, chef de famille incontesté, était aussi imam d’une mosquée de Mossoul. Il régnait en monarque incontesté sur sa petite tribu.

Elle sourit en repensant à sa découverte de l’école. Elle s’y entoure d’amies, joue dans la cour. Très studieuse, sérieuse, elle est appréciée des professeurs et n’a aucun problème pour boucler le cycle primaire. Mais l’expérience s’arrête là. Une fille n’a pas besoin de savoir plus que lire et écrire. La coutume veut qu’elle soit mariée tôt, après quoi elle devra s’occuper de sa maison. À 11 ans, Warda abandonne sa trousse, ses cahiers bien tenus, pour aider sa maman à travailler au restaurant. De 7 à 13h, Warda a le nez dans les casseroles. Les sorties se limitent aux fêtes de famille, pendant lesquelles elle rencontre des cousins, des amis de la famille. Rien qui la sorte du microcosme étanche dans lequel elle grandit.

À 14 ans, elle se met à acheter des magazines culturels, artistiques et se passionne pour le cinéma. Elle n’a pourtant jamais vu de film, mais elle lit les critiques, les résumés et cache tous ces magazines. Elle énumère : « mode, musique, art, films, festivals, boissons, soirée, tourisme, science … tout ça c’est tabou chez nous. La vie de ma famille tournait exclusivement autour des enseignements du Coran ». Elle passe des heures dans son royaume interdit, sa fenêtre sur le monde extérieur. Elle ne le partage même pas avec son frère et sa sœur, qu’elle aime pourtant. Elle est un peu à part, un peu rebelle. Elle se met à détester son manque de liberté et le contrôle total qu’exercent, sur les femmes, les hommes de la famille.

Un mari comme cadeau d’anniversaire

Alors que sa sœur fut mariée dès ses 16 ans, Warda a attendu le premier jour de ses 17 ans pour que son père annonce qu’il lui a trouvé un prétendant. Le monde de Warda s’effondre. L’homme en question était un cousin éloigné. Elle n’avait pas échangé plus de quelques mots avec lui. Atterrée par son « cadeau d’anniversaire », Warda sombre en dépression. « J’aggravais volontairement ma maladie pour échapper à ce mariage qui me faisait horreur », confesse Warda. Hospitalisée, prise de maux de tête insupportables, elle finit par lasser son prétendant qui se marie avec une autre femme. « Ma famille était furieuse», se souvient la jeune femme, qui reprend son travail à la cuisine. À 19 ans, elle sert les clients comme tous les jours, mais alors qu’elle attend un habitué, un militaire qui vient tous les week-end prendre des repas pour ses 24 hommes, elle a une apparition.

« Grand, souriant et regard charmant », c’est un autre soldat qui vient prendre les commandes, et un seul regard fait basculer Warda. Elle guette les samedis et les dimanches, laissant savamment sortir quelques cheveux de son hijab dans l’espoir d’attirer l’attention du beau militaire. Il s’appelle Bechara, et elle vit pour les quelques secondes que durent leurs échanges. Bientôt, elle acquiert la conviction que Bechara partage ses sentiments. « Nos quelques mots et sourires étaient suffisants pour déclencher le feu dans nos cœurs », se souvient-elle.

Un dimanche, il glisse subrepticement une lettre à Warda. Une poésie d’amour, bien entendu, qu’elle dévore et conserve comme son trésor le plus précieux. Elle lui répond, dévoilant ses secrets, et Bechara fait de même. Les deux amoureux ne peuvent pas se parler autrement que ne le font un client et une serveuse, les rapports hommes-femmes sont régis par des règles strictes… Et surtout Bechara est chrétien ! Il n’y a aucune chance pour que la famille de Warda accepte un gendre tel que lui. Il insiste, se dit prêt à demander sa main officiellement, mais la jeune femme sait bien que ce serait une catastrophe. Elle prend alors la décision la plus difficile de sa vie. Elle va fuir. Elle est partie, un matin, n’emportant rien avec elle pour ne pas éveiller les soupçons.

Tourtereaux en cavale à Bagdad

Bechara leur a trouvé un petit appartement à Bagdad et Warda laisse derrière elle le monde étriqué de son enfance. Elle appelle sa mère et lui dit : « Je vais bien, ne me cherche pas ! » Une injonction que sa famille prend à contre-pied : elle enquête et offre une forte somme d’argent pour toute information permettant de retrouver la jeune femme.

En cavale, Warda découvre ce qu’elle avait toujours désiré. Les petits plaisirs de la vie ont le goût de la liberté : « Nous dînions en amoureux au restaurant, nous visitions de nouvelles villes, faisions du bateau, nous allions chasser, sortions entre amis… » Quelques mois après, Bechara présente Warda à sa famille.

Elle est bien accueillie mais réalise qu’elle leur fait un peu peur. Elle sait bien pourquoi. Il est inconcevable, en Irak, qu’un chrétien épouse une musulmane ! La famille de Bechara risque les pires ennuis en raison de la présence de cette belle-fille inattendue. Si elle devenait chrétienne, cela simplifierait les rapports familiaux, mais aussi les relations avec l’administration du pays. On lui remet une Bible et elle découvre le monde des chrétiens. « Je n’avais jamais vu une église auparavant sauf une ou deux fois dans les magazines. Je n’avais aucune notion de ce qu’était le Christianisme. »

La Bible l’intéresse et la bouscule : « Il y a deux grosses différences avec le Coran. La représentation d’un Dieu qui est Notre Père et l’absence de violence pour partager la parole de Dieu. » Elle se rend à la catéchèse dans la paroisse de la famille et se retrouve dans ces enseignements, si bien qu’elle décide de recevoir le baptême. C’est chose faite un an après. Elle prend dès lors le nom sous lequel nous la connaissons, l’ancien devant demeurer caché pour des raisons de sécurité. Elle est désormais Warda Masihiya, ce qui signifie « fleur chrétienne », et elle s’intègre très vite dans son nouveau monde où elle vit ce qu’elle appelle les plus belles années de sa vie. Elles prennent fin en 2017.

« Martyr de l’armée irakienne »

« J’ai perdu mon mari et mon amour Bechara en mai 2017. Il est mort en héros sur le champ de bataille contre les terroristes de Daech à Mossoul dans ma ville natale, lors d’une opération militaire massive pour libérer la ville. Je garde de lui un enfant que j’adore plus que tout. Et 82 lettres et poésies d’amour. »

La mort de Bechara comme « martyr de l’armée » a été divulguée et Warda craint que sa famille ne la retrouve. Warda et son fils se sont réfugiés à l’étranger, où ils vivent cachés dans un foyer géré par un prêtre. Celui-ci témoigne : « Warda est toujours la première présente avant la messe et aime beaucoup nos soirées de partage biblique. C’est une femme très gentille et attentionnée. Tout le monde ici la complimente pour ses grands beaux yeux verts et son visage toujours souriant… même s’il y a parfois des larmes dans ses yeux. Le matin elle suit une formation d’aide soignante et l’après-midi elle dessine et bricole avec son enfant. Leur chambre est remplie de leurs belles petites créations artistiques. »

(Crédit photo : Adam Jones)

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