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Joseph III Younan: "Nous voulons la primauté des droits de l'homme et non la primauté d'une religion"

Publié le 24 août 2012

L’Église catholique syriaque appartient à l’une des 18 communautés religieuses reconnues par la Constitution libanaise. Son patriarche, Sa Béatitude Ignace Éphrem Joseph III Younan, est un des sept patriarches catholiques du Moyen-Orient. Entretien.

Votre Béatitude, on entend d’une part beaucoup parler de la situation des réfugiés chrétiens et des tensions au Liban. De l’autre, il y a l’aspect politique de la présence chrétienne au Liban et au Proche-Orient. Cette présence est-elle menacée ?

Patriarche Ignace Éphrem Joseph III Younan : « La situation des chrétiens au Liban se distingue fondamentalement de celle des chrétiens dans les autres pays du Proche-Orient. La Constitution libanaise reconnaît 18 religions officielles, dont onze sont chrétiennes. Mais ce qui importe partout, ce sont les droits de l’homme. Il n’y a ni manque d’argent, ni manque de vocations. Nous sommes oppressés par ceux qui ne veulent reconnaître qu’une seule religion. Nous autres chrétiens n’exigeons aucun privilège, nous voulons bénéficier des mêmes droits que tous les autres. Nous voulons la liberté de conscience, la liberté de religion, nous voulons aussi la liberté pour ceux qui ne croient en rien. Cette égalité devant le droit et la loi n’existe pas. Voilà ce qui menace sérieusement notre survie dans toute la région. »

Il y a aussi une différence entre ce que disent les Constitutions et la réalité des choses…
Les questions de droit déterminent la vie pratique. Elles constituent le cadre de la dignité humaine. Nos jeunes gens ne veulent pas mendier le droit de pouvoir travailler et vivre dans leur propre pays. En Irak, ils me demandent : Que devons-nous faire ? Où sommes-nous encore en sécurité ? Quant à la vie pratique, elle se présente comme suit : Lorsqu’un jeune homme chrétien tombe amoureux d’une jeune femme musulmane et qu’elle l’aime aussi, il doit se convertir à l’islam pour pouvoir l’épouser. Où est la liberté de culte dans tout cela ? Prenons un autre exemple : Nous avons accueilli ici une famille venue d’Iran, dont les membres souhaitent être baptisés. Mais ils risquent leur vie en agissant ainsi. Où est la liberté de religion dans ce cas ? L’islam ne tolère pas les conversions vers d’autres religions. La situation se présente de manière similaire en Turquie. Nous pouvons y observer les conséquences d’une liberté qui n’est valable que sur le papier. Les biens des chrétiens y ont été confisqués, de nombreuses églises ont été détruites. Mais les chrétiens vivaient en Asie mineure bien avant les musulmans. En Irak aussi, leurs droits sont officiellement reconnus, mais personne ne les protège, personne n’agit contre la persécution des chrétiens. Et maintenant la Syrie. Là aussi, notre présence est menacée.

Vous soutenez l’une ou l’autre des parties?
Nous ne sommes partisans de personne. Je le répète : Nous voulons seulement jouir des mêmes droits que tous les autres. À supposer que nous prenions parti, ce serait pour le peuple syrien. Mais de nos jours, si quelqu’un ne s’exprime pas contre Assad, on dit immédiatement qu’il est partisan d’Assad. Savez-vous exactement qui se trouve de l’autre côté et si ces forces reconnaîtront les droits civils, la Charte des Nations-Unies ?

L’Union européenne se trompe-t-elle en prenant parti pour les rebelles ?
Permettez-moi d’être franc. Nous sommes en présence de beaucoup d’hypocrisie. De nombreux gouvernements ne pensent qu’à leurs intérêts économiques. Le destin des chrétiens au Proche-Orient n’a aucune espèce d’importance pour eux, sinon, ces gouvernements s’engageraient en faveur de l’égalité devant la loi, du respect des droits de l’homme pour tous, même dans des pays où le soi-disant printemps arabe n’a pas eu lieu. Il y a plus d’un an, nous avions déjà affirmé que le printemps arabe apporterait le chaos et la guerre civile. Cela n’a rien d’une prise de parti pour ou contre Assad ou l’un des autres potentats de la région. C’est une question de droits identiques pour tous. C’est une question relevant de la primauté des droits de l’homme et non de la primauté d’une religion. L’intégration et la coexistence ne peuvent fonctionner que si la première primauté est respectée. Je l’ai dit au gouvernement français à Paris et je vous le répète. À long terme, l’islam fondamental refuse le dialogue d’égal à égal. Si l’Union européenne prenait au sérieux ses principes des droits de l’homme, elle s’engagerait ouvertement en faveur de l’avenir des jeunes générations dans cette région du monde. Mais nous sommes confrontés à beaucoup d’opportunisme économique.

Est-ce que c’est différent dans l’ensemble du Proche-Orient ?
Non. Les réfugiés aussi, qui viennent actuellement chez nous, nous disent : Nous n’avons plus confiance qu’en l’Église. Ils fuient surtout les grandes villes, Alep, Homs, Damas. Ils y sont en danger. La plupart d’entre eux veulent poursuivre leur voyage et émigrer aux États-Unis, en Grèce, en Australie ou en Europe. Surtout la classe moyenne, qui dispose encore de quelques réserves. Ils cherchent des pays où ils seront égaux devant la loi.

Propos recueillis par Jürgen Liminski

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