200 millions de chrétiens ne peuvent vivre leur foi librement > faire un don

Joueur 1 : Sœur Annie Demerdjian à Alep, SYRIE

Joueur 1 : Sœur Annie Demerjian : Gardien de but.
Tout comme le rôle fondamental du gardien de but est d’éviter les buts, Sœur Annie, de son poste arrière, se consacre à « arrêter les coups », à freiner avec agilité et souplesse les coups du sort qui frappent des centaines de familles à Alep, Hassaké et Damas. Sa mission principale est d’éviter que la faim, la solitude ou la maladie ne marquent des buts, et de réussir à les vaincre, la religieuse étant comme l’ultime défense de l’équipe. Les religieuses de Jésus et Marie ont la maîtrise technique et tactique de la situation pour arrêter ces mauvais coups du sort : dans le domaine de la médecine ou des besoins les plus élémentaires en nourriture, chaussures, vêtements… Sœur Annie communique constamment avec son équipe de volontaires pour battre à son propre jeu une guerre qui tente déjà depuis plus de 7 ans de détruire l’âme des chrétiens.

Vidéo de Soeur Annie :

 

Lettre de Sœur Annie : « Je prie pour que notre Seigneur délivre notre monde de toute douleur »

Chers frères et sœurs dans le Christ,

J’apporte avec moi la souffrance de tout un peuple depuis plus de six ans ; six ans de deuils, de privations, d’atteintes à la dignité humaine. Je me demande ce que sont devenus les grands principes moraux et humanitaires dans le monde, alors que nous voyons sur nos écrans de télévision des centaines et des centaines de civils sans défense écrasés par la guerre. Comment la conscience des hommes peut-elle ne pas être touchée par un tel spectacle ?

Nous voyons passer les années comme si nous suivions un long Chemin de Croix dont nous n’aurions pas encore fini de parcourir toutes les stations, où chacun attendrait avec impatience la fin des ténèbres et l’aube de l’espérance en une résurrection qui apportera la paix du Christ.

Ce furent des années d’affliction et de souffrance, comme si le cri du Seigneur sur la croix continuait à retentir : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est aussi le cri des mères qui ont perdu leur mari ou un de leurs enfants : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi nous as-tu abandonnées ? ».

Cette guerre a terni le regard des enfants dont l’innocence a été anéantie en quelques secondes par les conflits des adultes. Les enfants syriens en ont été les victimes dès leur plus tendre enfance, à un âge où ils auraient dû être heureux. Cette crise, entrée dans sa septième année, leur a volé leur innocence en les projetant sur un chemin de douleur, d’ignorance et d’isolement. Le risque, en Syrie, c’est que la génération émergente  devienne une génération perdue, prise dans l’engrenage de la violence. Nous assistons aux cris hystériques des enfants terrorisés et horrifiés par le bruit des obus, des bombes et des projectiles qui pleuvent de toutes parts, s’amoncelant dans les recoins des immeubles écroulés.

Nous entendons les gémissements des enfants qui ont perdu leur innocence et leur enfance, qui ont perdu les meilleurs moments de leur vie, qui ont perdu leurs foyers et sont à la recherche d’un refuge dans ce qui est devenu une scène de destruction et de tuerie – une scène qui, à la différence des films projetés à la télévision, constitue pour eux la réalité de la vie. C’est ainsi que nous nous retrouvons sans futur, sans présent, et sans identité.

Plus de six millions d’enfants syriens vivent dans des conditions désespérées. Pour 2,5 millions d’entre eux, toute scolarisation est devenue impossible. Et cela, en raison la destruction de leurs bâtiments scolaires, ou de leur reconversion en centres pour personnes déplacées ou en quartiers généraux militaires. Dans les territoires contrôlés par les groupes religieux extrémistes tels que Daesh et autres, les écoles ont été fermées et l’éducation se limite à la distribution de matériel au service de l’idéologie de l’extrémisme et de l’exclusion.

Les effets négatifs d’une telle situation se font sentir sur tous les membres de la société syrienne, mais ce sont les enfants qui en sont le plus touchés. Ce à quoi ils assistent aura des répercussions sur leur santé physique et mentale ; et ces répercussions se manifesteront sous forme de malaises sociaux qui pèseront sur les générations futures longtemps après la fin des violences.

Mais en dépit de tout ce que nous vivons actuellement, nous demeurons confiants et nous croyons que ce Dieu silencieux souffre avec nous et pour nous ; Il souffre en silence et dans l’affliction : « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre, qui soit faite ».

Votre volonté, ce n’est pas la guerre, la violence et la destruction. Votre volonté, c’est le salut de tous les hommes, même celui des meurtriers. L’absence de Dieu dans l’âme des hommes est ce qui a conduit à la guerre, aux destructions et aux tueries.

Combien de fois je suis restée en silence, à prier Dieu du fond du cœur, en me demandant : « Pourquoi, pourquoi Seigneur, l’homme ne peut-il pas vivre en paix avec son prochain ? ».

La réponse qui me vient est la suivante : lorsque Dieu est absent, l’homme ne pense  qu’à lui-même et à ses intérêts. C’est le cas dans les pays qui ont chassé Dieu de leur vie, et qui mènent leurs affaires en fonction de leurs intérêts personnels, sans penser aux conséquences de leurs décisions qui touchent nombre de personnes dans le monde entier.

La situation des Syriens dans les pays d’accueil ne diffère guère de celle de ceux restés en Syrie : ils tentent d’échapper à un type de mort pour en rencontrer un autre, que ce soit la noyade en mer dans la tentative désespérée de rejoindre un pays plus sûr, ou le suicide, devenu un phénomène courant, répandu en particulier chez les jeunes hommes qui n’ont pas d’autre alternative que de rester en Syrie et de combattre pour l’une ou l’autre des factions en guerre.

Ils peuvent choisir soit d’attendre la fin de la guerre, avec ses terribles conséquences économiques, sociales et sécuritaires ; soit de fuir dans un pays voisin ou dans un pays d’Europe qui fournit une aide aux réfugiés, but de nombreux réfugiés qui attendent la fin de la guerre tout en recevant les avis de décès à travers les réseaux sociaux.

Depuis plus de six ans, notre peuple vit ce qui apparaît comme une longue nuit. Comment vous sentiriez-vous dans un pays où l’électricité manque et où l’obscurité et la lueur des bougies sont devenues les compagnes des familles, alors que les autres pays connaissent un grand bien-être ? Je n’oublierai pas les jours et les nuits que nous avons passés dans le noir. Des jours où nous tenions une bougie d’une main, et notre livre de prières de l’autre.

Au cours des six années de ce qu’on a appelé la révolution syrienne, les dégâts infligés au réseau hydrique syrien ont été considérables. Les diverses factions en guerre ont ciblé les sources d’approvisionnement en eau dans leurs batailles, avec pour conséquence, entre autres, d’acculer des millions de Syriens à la soif et de favoriser la diffusion des épidémies et des maladies dues à la pollution des eaux, sans parler de la diminution des surfaces irriguées qui touche 49% des terres cultivables et de la réduction du nombre des réservoirs.

Comment vous sentiriez-vous dans un pays qui n’a plus accès à l’eau, et où l’on peut voir les queues de personnes âgées, mères de famille et enfants venant chaque jour chercher de l’eau et la transportant sous le soleil ou dans le froid, et ne pouvant se procurer ainsi que le plus strict minimum d’eau, alors que dans d’autres pays l’eau coule en abondance ?

Quand l’eau a commencé à manquer dans de nombreuses régions de Syrie, les civils ont été forcés de chercher d’autres sources d’approvisionnement en eau, soit en achetant de l’eau de provenance inconnue, soit en creusant des puits artésiens. Le fait de boire des eaux non traitées a entraîné la diffusion de maladies dues aux eaux insalubres telles que la diarrhée aiguë, l’inflammation intestinale, l’empoisonnement ou les infections gastro-intestinales. Je me souviens de toutes les fois où nous n’avions qu’un pichet d’eau pour nous laver, et des jours passés avec quelques bouteilles d’eau seulement.

Les obus qui sèment la peur et la mort, tels que nous les avons connus, sont venus s’ajouter à la détresse des Syriens ; ils ont représenté un souci supplémentaire s’ajoutant à tous leurs autres problèmes. Les murs des rues des villes se sont couvert d’innombrables avis de décès de martyrs et autres victimes en tous genres : les missiles ne font pas de distinction entre un enfant et une personne âgée, entre un homme et une femme, entre un membre d’un camp ou de l’autre. L’incertitude régnait même parfois parmi les habitants quant aux bombardements qui s’abattaient sans cesse sur certains endroits. Je ne peux pas décrire notre peur et notre panique, alors que nous courrions  dans les rues pour atteindre un refuge plus sûr contre ces obus. Tout cela a laissé des blessures physiques et psychologiques chez des milliers de Syriens sans défense.

Je n’oublierai pas mes trop nombreux amis emportés par la guerre, dont les visages  sont restés gravés dans ma mémoire. Bien souvent, la nuit, nous quittions nos chambres et nous nous réunissions dans une pièce bien abritée pour y prier ensemble, ou simplement pour nous asseoir en silence.

Vous ne pouvez pas imaginer comment nous avons passé l’hiver : la nuit, nous avions la sensation d’être plongés dans un marais d’eau glacée. Pendant des jours et des jours, je me suis mise au lit en grelottant de froid, car nous n’avions pas de combustible pour chauffer même un petit coin de notre logement ; et il en allait de même pour mes sœurs, pour les autres religieuses, et pour tous les logements de la ville.

Les enfants venaient à l’école les mains gonflées par le froid ; les personnes âgées tentaient de trouver un refuge ailleurs à cause du gel intense, leurs corps émaciés tremblant de froid.

Je n’oublierai jamais le jour où, regardant par la fenêtre donnant sur la rue avant d’aller prier tôt le matin, j’ai vu des dizaines de familles chargées de sacs dire adieu à leurs proches, les larmes aux yeux et la tristesse au cœur, avant de quitter la ville. J’avais le cœur brisé et je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer.

Comme il est douloureux de voir des jeunes dire adieu à leurs amis emportés par la mort ou sur le point de partir vivre ailleurs. Je me souviens d’un petit garçon qui disait chaque jour à sa mère en pleurant : « Nous devons partir parce que je veux être auprès de mes amis ».

Malgré tout, ceux qui criaient :  « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ne se sont pas découragés. À leur cri de douleur se mêlaient l’espérance et l’abandon total à Dieu. Ils disaient : « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre, qui soit faite ».

Dans ce contexte, nos jeunes ont été une source de force qui nous a permis de surmonter les humiliations de toute sorte, grâce à leur insistance à aller de l’avant malgré tous les dangers : quand les missiles pleuvaient, ils attendaient quelques heures ou quelques jours avec patience, ténacité et courage, puis ils reprenaient leur vie et leurs activités. Quand je travaillais à l’école, j’étais étonnée de voir la détermination de nos élèves.

Quand notre école a été touchée, nous avons déménagé dans une autre école dont nous avons partagé les locaux en donnant les cours l’après-midi. L’hiver, la nuit tombe vers 16 heures, et nous avons eu la surprise de voir que même les plus jeunes de nos élèves, âgés de quatre ou cinq ans, venaient avec des lampes pour pouvoir continuer à suivre les cours.

Oui, ils ont perdu leurs droits les plus élémentaires. Ils ont perdu leur enfance, mais cette génération qui a connu la guerre et les privations sera une génération qui saura affronter les difficultés et reconstruire le pays.

La confiance en Dieu, enracinée dans une foi solide, perdure chez les croyants. Malgré la peur, ils continuent de venir à l’église pour prier et trouver la paix de l’âme auprès du Seigneur qui les réconforte, en leur donnant la force et l’endurance.

Il suffit de les entendre répéter, après avoir été ainsi réconfortés : « Nous rendons grâce à Dieu ». Tout cela est un signe de confiance dans le Dieu crucifié qui est avec nous et pour nous, et qui ne nous abandonnera pas.

La question qui se pose est de savoir pourquoi, à une époque où les hommes ont accès aux dernières innovations et découvertes, ils ne parviennent à trouver le moyen de vivre ensemble dans la justice et la paix.

Permettez-moi d’exprimer ici du fond du cœur ma gratitude envers toutes les personnes de bonne volonté qui, en nous tendant leurs mains généreuses, nous ont fait du bien en secourant les pauvres et ceux qui sont dans le besoin. Je pense en particulier à tous les membres de l’Aide à l’Église en Détresse (à l’Église et à tous les donateurs). Je me suis sentie entourée de frères et de sœurs, et je me suis émerveillée en voyant votre travail et votre amour pour ceux qui souffrent.

Je sais combien mes mots de remerciement sont insuffisants, mais Dieu, qui voit ce que vous faites, vous en récompensera, car vous avez séché les larmes de milliers de personnes qui souffraient. Ces mots de remerciement, je les élève avec tous les Syriens comme une prière agréable à Dieu, en lui demandant de bénir votre amour inlassable et votre proximité à nous.

Je prie avec vous pour demander au Seigneur d’accorder à ceux qui nous gouvernent la sagesse de diriger le pays dans la justice et la paix.

Je prie pour que notre Seigneur délivre notre monde de toute douleur, de toute violence et de toute destruction en nous accordant l’aube d’une résurrection lumineuse de justice et de paix.

Je vous remercie de votre amour et de votre soutien.

Soeur Annie Demerjian RJM

 

 

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