200 millions de chrétiens ne peuvent vivre leur foi librement > faire un don

Laïcité: "Le Liban sépare Religion et Etat, tout en respectant Dieu"

Publié le 24 août 2012

Entretien avec le Patriarche Maronite le cardinal Béchara Boutros Raï

Votre Béatitude, croyez-vous que la guerre civile en Syrie va se propager au Liban et conduire à des conflits religieux entre sunnites et chiites ? Cette année, il y a déjà eu des antagonismes entre les deux groupes religieux.

Certainement. La guerre civile en Syrie entre les Sunnites (majorité) et les Alaouites (minorité) commence déjà à avoir ses répercussions sur les Sunnites et les Alaouites au Liban Nord (Tripoli et Akkar). D’autre part, les Libanais sont divisés de nouveau entre ceux qui soutiennent le régime Assad et ceux qui soutiennent l’opposition. En troisième lieu, le conflit politique en cours au Liban entre les Sunnites (14 mars) et le Chiites (8 mars) devient plus aigu à cause des événements syriens.

La visite du Saint-Père pourra-t-elle alors avoir lieu ?
Malgré les tensions, la visite du Pape n’est pas compromise. Tous les Libanais s’y préparent intensément. Les chrétiens du pays attendent l’arrivée du Saint Père avec une joie immense.

Que peuvent faire les chrétiens au Liban afin d’éviter de nouvelles tensions dans leur pays?
Les chrétiens au Liban doivent être plus unis et reprendre en main leur responsabilité. Car ils tendent toujours, de par leur culture et spiritualité, à la paix, aux progrès et aux valeurs de la modernité. Ils aiment la paix et luttent pour la justice ; ils sont ouverts à la convivialité et à la collaboration avec les musulmans, sans préjugés ni arrière-pensées.

Mais la Constitution libanaise ne fait-elle pas obstacle à cette vie commune ? L’Etat et son administration sont répartis le long des frontières des groupes religieux : on pourrait penser  qu’ainsi le fossé entre les religions se consolidera sur le long terme.
En général, les musulmans et les chrétiens, avec toutes leurs communautés et confessions, vivent ensemble dans les régions mixtes. Le Liban, contrairement à tous les pays du Moyen-Orient, sépare religion et Etat, tout en respectant Dieu et toutes les religions et confessions. L’Etat n’interfère pas dans les questions qui relèvent de la Loi Divine : il reconnaît à toutes les confessions l’autonomie législative, juridictionnelle et judicaire en matière de religion et de mariage avec ses effets civils. Ceci s’appelle « Statut Personnel ». C’est un aspect du confessionnalisme. L’autre aspect est la participation égalitaire entre les chrétiens et les musulmans au pouvoir et à l’administration publique. Pour comprendre cette entente, dite aussi Pacte National, il faut se rappeler que tous les pays arabes – et même Israël – sont fondés sur la théocratie musulmane ou juive, alors que le Liban est un Etat purement civil, sans religion d’Etat ni Livre Religieux comme source de législation. C’est une vie en commun organisée entre les chrétiens, qui tendent naturellement à la laïcité, et les musulmans qui tendent à la théocratie.

La situation des chrétiens au Proche et au Moyen-Orient ne s’est pas vraiment améliorée : cent mille coptes auraient quitté l’Égypte depuis la révolution. En Syrie, certains extrémistes sunnites menacent les chrétiens. L’islamisme va-t-il mettre fin à la présence des chrétiens au Proche et au Moyen-Orient ?
Jamais ! Les chrétiens sont enracinés dans les pays du Moyen-Orient depuis 2000 ans, du temps de Notre Seigneur Jésus-Christ et des Apôtres. Ils ont imprégné les cultures locales des valeurs évangéliques et chrétiennes. Ils ont leurs institutions de tout genre et une présence active dans leur pays respectif. Cependant, la vie de paix et de tranquillité leur offre les conditions nécessaires, pour éviter l’émigration et pour rester toujours actifs. Les musulmans eux-mêmes reconnaissent l’importance de la présence des chrétiens pour leurs qualités intellectuelles, morales et professionnelles et pour leur fidélité à la loi, à la nation et aux autorités civiles.

Le Saint-Père se rendra au Liban le mois prochain pour publier l’Exhortation Apostolique à la suite du Synode du Moyen-Orient en 2010. Quelles sont vos attentes à ce propos ?
L’Exhortation Apostolique dressera certainement un plan pastoral pour l’Eglise Catholique au Moyen-Orient. Une bonne partie portera sur la communion entre les Eglises, l’Islam et les autres religions. Une autre partie dressera la ligne d’action pour un bon témoignage chrétien, au niveau de la vie quotidienne de chacun, des services rendus par l’Eglise, ainsi que des contributions des chrétiens au développement de leur pays respectif. En outre, cette Exhortation Apostolique ravivera l’espoir et encouragera les peuples du Moyen-Orient à intensifier leur unité et leur vie communautaire, mais aussi à jouer pleinement leur rôle au sein de la Communauté arabe et internationale.

Qu’en est-il des Maronites en Syrie ? Sont-ils affectés par les combats?
Les Maronites de la Syrie subissent le même sort que les autres citoyens chrétiens et musulmans. La guerre civile et la violence n’épargnent personne. Nous avons trois diocèses en Syrie : Damas, Alep et Lattaquieh. Il n’y a pas d’attaque directe contre les Maronites ; car ils sont respectés et n’interfèrent pas dans les affaires politiques.

Archives