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Marc Fromager: la troisième guerre d'Irak

Publié le 2 octobre 2014

Devant les exactions de l’Etat islamique, une coalition menée par les Etats-Unis a été activée, mais son objectif est-il vraiment de contrer cette terrible menace ? Nous publions ci-dessous une analyse de Marc Fromager, directeur d’AED France, rédigée pour le mensuel d’octobre de La Nef.

Officiellement, cette troisième guerre d’Irak a évidemment comme visée de contrer l’Etat islamique (EI) en l’affaiblissant avant de le réduire à néant. Néanmoins, un bref rappel des deux premières guerres d’Irak devrait suffire à nous inspirer, à tout le moins, une certaine circonspection.

Bien entendu, nous n’évoquons ici que les interventions occidentales car sinon, il faudrait également rappeler l’effroyable carnage de la guerre Irak – Iran pendant les années 80, avec un million de morts à la clé dans chaque camp. Cela étant, il y avait également une intervention occidentale puisque nous réussissions à vendre des armes aux deux parties en veillant à un certain équilibre des forces afin de permettre au conflit de durer.

La première guerre du Golfe (1991) avait pour objectif la libération du Koweït, envahi par l’Irak. On avait encore à cette époque le souci de défendre l’intégrité territoriale des pays de la région, ce qui a visiblement disparu. Mais cette première guerre reposait déjà sur un mensonge : les américains auraient laissé croire aux irakiens qu’ils pouvaient prendre le Koweït, alors que ce n’était qu’un piège pour leur permettre d’intervenir en Irak.

Passons sur les douze années d’embargo anglo-américain qui auront fait plus de 500.000 morts, notamment des enfants, faute d’accès à de la nourriture et des médicaments suffisants. La deuxième guerre du Golfe (2003) a entièrement reposé sur un mensonge massif, celui des armes de destruction massive (on se rappelle de Colin Powell avec son petit tube de lait en poudre).

Concernant la troisième (2014), comment ne pas se réjouir de la volonté internationale de mettre un terme à la menace globale que représente l’EI ? Or, la question est : veut-on vraiment en finir avec l’EI ? Deux aspects de la stratégie américaine (au moins en ont-ils une, ce qui n’était pas le cas deux semaines plutôt) laissent planer un doute : l’absence de troupes au sol et l’augmentation du soutien à l’opposition syrienne.

On peut bombarder les positions de l’EI pour circonscrire leur territoire, et les bombardements actuels se limitent en réalité à empêcher la chute d’Erbil et de Bagdad, mais cela ne suffira jamais à anéantir l’EI. D’autre part, on avait cru comprendre que l’EI s’était renforcé du fait de la déliquescence des Etats de la région, Syrie en tête. L’EI est né et se fait entendre en Irak mais c’est bien dans les décombres du chaos syrien qu’il s’est renforcé et aguerri. On pourrait donc imaginer qu’il faille aujourd’hui renforcer les Etats (gouvernement irakien, armée libanaise, régime syrien) pour éradiquer l’EI mais on fait le contraire. Sans traiter l’EI en Syrie, son élimination paraît donc peu vraisemblable et donc visiblement non prioritaire.

Les Etats-Unis s’autorisent toutefois de bombarder la Syrie si nécessaire et ce sans aucune coopération avec le régime syrien, qui s’est pourtant déclaré prêt à collaborer dans la lutte anti – EI. Comment ne pas finir par suspecter, dans ces conditions et au vu du passé récent, l’objectif réel de cette troisième guerre d’Irak d’être en réalité la poursuite du renversement du régime syrien ? Plus besoin d’armes de destruction massive (même si on a tenté à nouveau le même mensonge qu’en 2003, avant de réaliser que c’était probablement les rebelles qui avaient utilisé les armes chimiques en Syrie) : on a maintenant l’EI qui nous sert de couverture et qui nous permettra d’opérer en Syrie avec la bénédiction de l’opinion occidentale.

Il y aura aussi bien sûr la bénédiction de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie qui n’ont pas abandonné leur objectif premier et qui explique la crise syrienne : le remplacement du régime alaouite pro-iranien de Damas par des forces sunnites, évidemment radicales et de préférence wahhabite ou wahhabisante.

Dans la guerre qui oppose aujourd’hui les sunnites aux chiites, on peut constater que leur objectif est cohérent. Quelle cohérence détecter par contre dans la stratégie américaine ? Faire plaisir à ses alliés traditionnels en vertu du pacte signé à bord du Quincy, reconduit pour 60 ans en 2005 par Bush ? Mais pourquoi systématiquement privilégier les islamistes les plus radicaux ? (Les américains ont été très contrariés par la chute des frères musulmans en Egypte…) On finirait par croire qu’ils favorisent les éléments les plus rétrogrades et violents de l’islam pour maintenir à la fois le chaos et, de ce fait, leur pouvoir dans la région.

Et les chrétiens d’Orient dans tout ça ? C’est vraiment le dernier de leurs soucis ! Et la France dans tout ça ? On propose de faire venir les chrétiens en France (on joue donc le jeu des islamistes) mais en réalité, on ne leur délivre pas de visas. Encore des paroles… Malheureusement, on peut craindre que ce ne soit également le dernier de nos soucis.

Marc Fromager,
Directeur AED France

 

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