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PAKISTAN : Il existe désormais une « jurisprudence Asia Bibi »

Publié le 3 février 2020
credit François Thomas

Asia Bibi et Anne-Isabelle Tollet – crédit François Thomas

Anne-Isabelle Tollet a été la première journaliste étrangère à avoir alerté l’attention de la communauté internationale sur l’affaire Asia Bibi. Découvrant, à travers elle, l’iniquité et les excès provoqués par la « loi anti-blasphème », elle a suivi sans relâche l’évolution de la situation de la pakistanaise, lui dédiant notamment l’association Comité international Asia Bibi. Après 9 ans de lutte pour retrouver la liberté, Asia Bibi publie avec Anne-Isabelle Tollet l’histoire de son emprisonnement*. Interview.

AED – Est-ce que l’affaire Asia Bibi a divisé profondément en 2 camps la société pakistanaise et marque durablement les mentalités dans son pays, comme une sorte « d’affaire Dreyfus pakistanaise » ?

Anne-Isabelle Tollet : Oui, complètement. C’est un sujet clivant. Mais je précise qu’à mon avis il n’y a pas 50% des pakistanais qui seraient pro Asia et 50% qui seraient contre. La grande majorité des pakistanais sont heureux que cette femme innocente ait échappé à la pendaison. Les islamistes radicaux qui crient vengeance sont minoritaires. Mais ils font beaucoup plus de bruit que les autres. Et on ne peut pas en vouloir à la majorité silencieuse de ne pas parler. Les gens savent que les radicaux sont prêts à tout. Ils tuent, ils s’en prennent aux familles… C’est pour cela qu’il a fallu que des médias étrangers s’emparent de l’affaire pour pouvoir changer le destin d’Asia Bibi.

Mais la médiatisation internationale, ne l’a-t-elle pas mise en danger ?

Sans les médias pour relayer le cas d’Asia, elle serait morte à l’heure qu’il est, très probablement assassinée dans sa prison. Mais c’est vrai aussi qu’en la médiatisant, nous les journalistes, nous en avons fait un symbole à abattre pour les extrémistes. Il fallait être habile… savoir garder le silence quand il n’était pas opportun de trop appuyer sur son cas. C’est le sens de la lettre que nous avons écrit au pape François, lui demandant de n’intervenir qu’en s’associant à des homologues musulmans.

Asia Bibi a-t-elle conscience d’être devenue un symbole ?

Elle en a pris conscience en sortant de prison. Cela la stupéfait, comment moi, une petite paysanne, chrétienne de surcroit, est-ce que j’ai pu devenir une personnalité mondialement connue ? C’est un poids à porter, car cela la contraint à rester cachée. Mais son parcours sert les Pakistanais confrontés à la loi anti-blasphème. Elle est aussi un symbole de rectitude morale. Alors qu’elle aurait pu être libérée dès le jour de son arrestation, en se convertissant à l’islam et en abandonnant sa famille, elle est restée fidèle à sa foi.

Il y a donc « une jurisprudence Asia Bibi » ?

Tout à fait, oui. La loi anti-blasphème n’a pas disparu. Il y a d’autres « Asia Bibi » en ce moment dans les geôles pakistanaises. Il est très difficile, pour un Occidental, de se faire une idée de ce que représente cette loi. C’est une menace constante, elle peut être évoquée à tout moment pour régler un différend. Les chiffres que l’on entend sur le nombre de personnes emprisonnées en raison de cette loi me paraissent dérisoires au regard de la réalité. Je ne crois pas qu’il y ait de moyens d’obtenir une comptabilité fiable. Mais depuis le verdict de la Cour suprême acquittant Asia Bibi le 29 janvier 2019, l’accusation peut se retourner contre l’accusateur, et cela va déjà considérablement limiter les recours à cette loi.

Sur le plan médiatique aussi, les journalistes pakistanais font volontiers référence à Asia Bibi quand une nouvelle affaire éclate. Ils ont pris conscience de l’importance du sujet et il devient plus difficile de faire disparaître ceux sur qui pèsent les soupçons de blasphème.

Quelle est l’attitude des chrétiens à l’égard de l’affaire Asia Bibi ?

Les chrétiens représentent une infime minorité, 3 millions d’habitants sur une population de plus de 200 millions. Ils savent qu’ils peuvent facilement devenir la cible des extrémistes, qui s’en prennent aussi aux musulmans soupçonnés d’être trop modérés. Les chrétiens ne peuvent donc pas se réjouir ouvertement de la libération d’Asia Bibi. Mais bien entendu, ils se sont tenus au courant de l’évolution de l’affaire et sa conclusion leur apporte un immense espoir.

L’AED travaille entre autres pour ceux qui sont dans le besoin, les victimes de blasphème et d’oppression, à travers ses partenaires de l’archidiocèse de Lahore, la Commission nationale Justice et Paix (NCJP). En dehors d’Asia Bibi, il existe un certain nombre d’autres cas, y compris des personnes que l’AED a pu rencontrer personnellement, qui sont traitées le plus discrètement possible.

*Enfin libre ! de Asia Bibi avec Anne-Isabelle Tollet – Éditions du Rocher, 2020.

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