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Syrie: "nous vivons dans la hantise de l'arrivée des islamistes"

Publié le 16 septembre 2014

Nous publions ci-dessous un extrait du discours de Mgr Audo, évêque chadéen d’Alep en Syrie, prononcé ce dimanche 14 septembre à Ausburg (Allemagne) lors d’une manifestation de soutien aux chrétiens persécutés organisée avec l’AED. L’évêque a notamment attiré l’attention sur la situation des deux grandes villes irakienne et syrienne; Mossoul et Alep.

Je voudrais attirer votre attention sur une attitude générale des autorités chrétiennes au Moyen-Orient vis-à-vis de la question des persécutions. D’habitude, nous ne voulons pas mettre l’accent sur tout ce qui peut être empreint de ces notions de persécution, mépris ou exclusion. Nous recherchons la paix et désirons par tous les moyens, en tant que chrétiens, promouvoir la vie en commun,  le respect mutuel et surtout une attitude de vraie citoyenneté. Mais, malheureusement, les tourmentes qui ensanglantent nos pays nous découragent et nous plongent dans l’embarras !  Comment faire pour continuer à exister comme des communautés chrétiennes vivantes et consistantes ? Voilà une question cruciale que tous les chrétiens d’ici se posent, à commencer par les patriarches et les évêques.

Je voudrais vous entretenir des deux villes dont on parle beaucoup aujourd’hui, à savoir Mossoul et Alep.

 1/ Mossoul

Mossoul est le berceau de la chrétienté en Mésopotamie et le siège du Patriarcat chaldéen depuis plusieurs siècles. C’est la grande métropole du nord de l’Irak, le siège de plusieurs évêchés catholiques et orthodoxes ; c’est la capitale de la Plaine de Ninive, peuplée de dizaines de villages chrétiens : chaldéens, assyriens et syriaques, catholiques et orthodoxes.

Mossoul, c’est également la mémoire vivante des chrétiens d’Irak, c’est la ville des vieilles églises et  anciens évêchés, c’est la ville entourée de vieux couvents : St Matthieu, St Behnam, St Georges, St Hormisdas, sans oublier le couvent des Dominicains depuis un quart de siècle. Quand les chrétiens visitent ces lieux saints, c’est comme s’ils faisaient leur pèlerinage vers Jérusalem. J’ai connu Mossoul avec ses séminaires, ses facultés de théologie, ses évêchés richement ornés et gardiens de riches patrimoines, -des vieux manuscrits aux tableaux d’art et icônes.

Toute cette histoire, toute cette richesse qui faisaient la fierté des chrétiens de Mossoul et de l’Irak, viennent de disparaître. En un clin d’œil, les groupes islamistes ont envahi la ville, chassant les chrétiens, réquisitionnant leurs maisons et détruisant leurs églises et évêchés. Voilà ce qui arrive aux chrétiens de Mossoul et de la Plaine de Ninive ! Est-ce une persécution contre les chrétiens, ou bien s’agit-il d’une politique au service d’intérêts économiques à l’échelle mondiale ? Quelle valeur peuvent représenter ces quelques dizaines de milliers de chrétiens de Mésopotamie et du Moyen-Orient en face d’intérêts économiques et stratégiques mondiaux ?  En politique, la vérité doit être souvent dissimulée à prix d’or…. Car on espère gagner davantage en sacrifiant les plus pauvres, incapables de se défendre face à des personnes entraînées à voler et détruire…

Il me semble que la mission de ces groupes islamistes est de voler, tuer, terroriser et détruire. Dans l’immédiat, il s’agit de satisfaire des instincts primaires refoulés par le développement  des sociétés de consommation et menacés par le phénomène de la mondialisation. C’est une machine de destruction qui satisfait les instincts de personnes révoltées, par principe, contre tout ce qui représente la modernité : les chrétiens, l’Occident, les minorités, etc… Cet état d’esprit est en même temps instrumentalisé dans un but politique visant à diviser les pays pour une meilleure hégémonie politique et économique.

Notre Patriarche, Louis-Raphaël Ier Sako, a plusieurs fois parlé ouvertement d’un complot diabolique. Le Pape François ne cesse d’exprimer sa proximité avec nous ; il est conscient des intérêts économiques, du commerce des armes provoquant ces guerres interminables au Moyen-Orient. Espérons que la parole qu’il a adressée, il y a un an aux Patriarches des Eglises catholiques d’Orient : « Nous ne pouvons pas imaginer un Moyen-Orient sans la présence des chrétiens », puisse alerter la communauté internationale sur l’importance de la présence chrétienne dans notre région !

2/ Alep

Depuis plus de trois ans de guerre en Syrie, la majorité des chrétiens, particulièrement ceux de Damas et d’Alep, continuaient de supporter toutes les contraintes économiques et sécuritaires, espérant des jours meilleurs.  Ils étaient convaincus que bientôt, et grâce à l’armée officielle, les groupes islamistes armés seraient repoussés et que l’ordre de l’état l’emporterait. Or, ce qui est arrivé à Mossoul au début du mois d’août dernier a été pour la majorité des chrétiens de Syrie comme un coup de grâce, comme la transgression de la ligne de démarcation qui  les protégeait ! En effet, et cela à cause de la situation à Mossoul, les chrétiens de Syrie sont plongés dans la désolation, la peur et se ruent vers l’émigration : tous ceux qui peuvent partir, et surtout les jeunes, n’hésitent pas à prendre tous les risques pour quitter la Syrie. Nous vivons actuellement à Alep sous la hantise de l’arrivée de ces groupes islamistes de l’E.I.I.L ( « Etat islamique de l’Irak et du Levant » ; I.S.I.S  ou « Da’ech » en arabe) et les gens sont dans la crainte constante de subir le même sort que leurs frères de Mossoul et de la Plaine de Ninive.

Alep, où les chrétiens se sentaient bien chez eux, fiers de leur foi, de leur histoire, de leurs liturgies, de leurs hiérarchies, de leur art de vivre dignement et fraternellement avec les Musulmans, sont tous dans l’abattement et la désolation. Les riches sont partis, la classe moyenne s’est appauvrie, les pauvres sont devenus misérables. Petit à petit, il ne restera plus à Alep que les personnes âgées et les plus pauvres ! Il y a une machine de guerre internationale qui s’abat sur leur pays et sur eux, groupe minoritaire et sans défense. Ils sont obligés de faire le choix de l’émigration qui est, en définitive, une grande perte pour eux, pour le pays et pour l’Eglise, mais peut-être un grand service rendu à des superpuissances assoiffées de domination et de plans stratégiques !

Mgr Antoine AUDO
Evêque des Chaldéens de Syrie
Alep – SYRIE,
Le 14 septembre 2014

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