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TERRE SAINTE : « Le fondamentalisme religieux relègue les chrétiens à la marge de la société »

Publié le 2 septembre 2019

Mgr Pierbattista Pizzaballa a passé plus de trois décennies de sa vie en Terre Sainte. En 2016, ce Franciscain a été nommé archevêque et administrateur apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem. Confronté à des décisions politiques internationales qui exacerbent les tensions, il compte sur le pouvoir pacificateur des « petits pas ».

 

AED : Votre Excellence, comment se présente la situation actuelle des chrétiens en Terre Sainte ?

L’archevêque Mgr Pierbattista Pizzaballa : On dit souvent que dans le territoire considéré comme la Terre Sainte au sens strict, il existe trois groupes : les Israéliens, les Palestiniens et les chrétiens. Mais les chrétiens ne sont pas un « troisième peuple ». Les chrétiens appartiennent au peuple au sein duquel ils vivent. En tant que chrétiens, nous n’avons aucune revendication territoriale. Pour un juif ou un musulman, la rencontre avec un chrétien ne constitue jamais un danger. Et pourtant, la vie n’est pas facile pour les chrétiens : il est plus difficile pour les chrétiens de trouver du travail ou un logement. Les conditions de vie sont rendues compliquées.

La liberté religieuse est-elle sévèrement restreinte pour les chrétiens en Terre Sainte ?
Il faut différencier les approches. La liberté de culte est une chose, la liberté de conscience en est une autre. La liberté de culte existe : les chrétiens peuvent célébrer leurs offices religieux et organiser leur vie communautaire. Bénéficier de la liberté de conscience signifie que chaque fidèle peut s’exprimer librement, et que les membres des autres religions peuvent décider en toute liberté de se convertir au christianisme, s’ils le souhaitent. C’est là que les choses deviennent bien plus compliquées.

En Terre Sainte, la politique joue toujours un grand rôle. Dès que l’on décide de se rendre à un certain endroit, cette visite peut facilement se transformer en question politique. Je vous donne un exemple : des chrétiens de Bethléem veulent se rendre au Saint-Sépulcre à Jérusalem pour y prier. Souvent, ce n’est pas possible parce qu’ils ont besoin d’une autorisation. S’agit-il donc ici d’une question de liberté religieuse, ou s’agit-il simplement de politique et ils ne peuvent pas se rendre au Saint-Sépulcre parce qu’ils sont Palestiniens ? Tous ces facteurs sont intimement mêlés.

Récemment, le gouvernement des États-Unis a transféré son ambassade à Jérusalem. Quels sont les effets perceptibles d’une telle décision politique ?
Au quotidien, peu de choses ont changé a priori. Pourtant, le transfert de l’ambassade américaine représente une impasse politique. En ce qui concerne Jérusalem, chaque décision politique qui n’intègre pas les deux parties – les Israéliens et les Palestiniens – provoque une fracture à l’échelle politique. Et c’est exactement ce qui est arrivé. Après le transfert de l’ambassade des États-Unis, les Palestiniens ont rompu toutes leurs relations avec le gouvernement américain, ce qui a mis un terme aux négociations entre Israël et les Territoires palestiniens, qui, de toute façon, avançaient à pas de tortue.

Les derniers affrontements ont conduit à la radicalisation d’un nombre croissant de jeunes, en particulier parmi les Palestiniens. Cela a-t-il aussi des répercussions pour les chrétiens ?
Il y a des Palestiniens qui appartiennent à des mouvements fondamentalistes. Mais il y a également de nombreux Palestiniens qui rejettent la violence. La majorité des chrétiens en Terre Sainte sont Palestiniens. Ils vivent donc dans les mêmes conditions que les musulmans palestiniens. Le fondamentalisme religieux relègue très clairement les chrétiens à la marge de la société. Nous faisons donc autant l’expérience de la coopération et de la solidarité que de l’exclusion et de la discrimination.

Un autre problème consiste dans l’émigration croissante des chrétiens…
L’émigration n’est pas un phénomène de masse, sinon, il y a longtemps que les chrétiens auraient disparu de Terre Sainte. L’émigration est faible mais constante. Chaque année, lors de mes visites dans les paroisses, les prêtres me disent : « Cette année, nous avons perdu deux, trois familles ».

L’Église peut-elle faire quelque chose dans cette impasse politique ?
Les chrétiens constituent environ un pour cent de la population. Nous ne pouvons donc pas exiger d’obtenir le même poids politique que d’autres groupes. Néanmoins, l’Église entretient de solides relations dans le monde entier. Viennent s’y ajouter les millions de pèlerins chrétiens venus du monde entier. Notre mission consiste à transmettre aux gens le message suivant : il y a une manière chrétienne de vivre dans ce pays. Il y a une manière chrétienne de vivre dans ce conflit. L’époque actuelle ne se prête pas aux grands gestes. L’Église doit tenter d’établir de petites connexions, de construire de petits ponts.

Le pape François a visité le pays en 2014. Est-ce que cette visite a influencé la situation politique, mais aussi la relation entre les chrétiens catholiques et orthodoxes ?
Les visites pontificales constituent des éléments importants dans la mosaïque pavant la voie vers la paix, même si elles ne peuvent évidemment pas apporter le grand tournant. Au point de vue œcuménique, c’est différent : la visite du pape François s’inscrit dans la continuité de la célèbre rencontre entre Leurs Saintetés le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras, qui a eu lieu en 1964 à Jérusalem. Dans ce contexte, la visite du pape François, et en particulier sa prière œcuménique dans l’église du Saint-Sépulcre, représentaient un tournant décisif et perceptible dans les relations entre les chrétiens catholiques et orthodoxes.

Depuis de longues années, l’AED est proche des chrétiens de Terre Sainte. À Jérusalem par exemple, l’œuvre finance un séminaire interreligieux intitulé « Construire le pardon, surmonter la haine », auquel participent des centaines de chrétiens, de juifs et de musulmans. Pouvez-vous nous parler brièvement de cette initiative ?
D’abord et avant tout, je tiens à remercier l’AED, parce que l’œuvre de bienfaisance fait beaucoup de choses en Terre Sainte. Vous soutenez de nombreux projets dont ce séminaire organisé par le centre Rossing. Daniel Rossing était juif et convaincu que Jérusalem en particulier devait être un lieu où toutes les religions se sentent chez elles. De nombreux jeunes qui ont participé à ces cours emportent leurs expériences dans leur vie professionnelle. Ainsi, la religion qui est pourtant souvent un facteur de séparation en Terre Sainte, devient ici un point commun.

 

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