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Turquie : Erdogan aux abois

Publié le 3 août 2020

En 2019, Recep Tayip Erdogan affirmait qu’il ne reconvertirait pas Sainte-Sophie en mosquée, rappelle Killian Cogan, journaliste indépendant spécialiste de la Turquie. La récente décision du président turc de rouvrir la Basilique au culte musulman révèle l’état de fébrilité dans laquelle il se trouve. Il ouvre une page d’instabilité dangereuse pour les minorités religieuses.

Le 24 mars 2019, lors d’un meeting électoral, Recep Tayip Erdogan se montrait agacé par une question portant sur la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée : « C’est une demande uniquement politique », dénonçait-il. « D’un côté, vous ne remplissez pas Sultanahmet, et de l’autre vous me dites de refaire de Sainte-Sophie une mosquée ? » » En citant Sultanahmet, le Président turc faisait référence à la gigantesque mosquée qui a été bâtie sur une colline d’Istanbul, et qui peine à remplir ses 30 000 places le vendredi. La Basilique Sainte-Sophie, qui fut le cœur de la Chrétienté orthodoxe pendant près d’un millénaire est tombée aux mains des Turcs en 1453. Ils en firent une mosquée. Elle perdit son statut de lieu de culte pour devenir un musée, sur décision de Mustafa Kemal Atatürk, qui voulait « l’offrir au monde ».

« Sainte-Sophie revient enfin à ses origines ! »

C’est précisément cet universalisme revendiqué par Atatürk que les stambouliotes venus prier le 24 juillet 2020 rejettent. Sur une vidéo publiée par l’AFP, l’un d’entre eux se réjouissait « C’est une question de souveraineté, nous l’avons retrouvé ». Un autre ajoutait, faisant fi de la fondation chrétienne de l’édifice : « Aujourd’hui, après tant de temps à attendre, Sainte-Sophie revient enfin à ses origines ! »

Erdogan, qui s’est fait photographier le 24 juillet en faisant ostensiblement le « signe de rabia », quatre doigts en l’air, le pouce replié sur la paume, dans la Basilique n’a pas manqué de les conforter. Ce signe est une allusion transparente au mouvement islamiste des Frères musulmans, qu’il soutient avec constance. Il a parlé des « chaînes » qui seraient enfin tombées, se présentant implicitement comme le libérateur de la Turquie autonome. À en croire sa présentation, la prière du 24 juillet serait l’aboutissement d’un long processus, dont il aurait été l’artisan.

Erdogan joue son va-tout

Une présentation démentie par ses propos du 24 mars 2019 ! Killian Cogan, auteur pour Al Monitor, Middle East Eye et EurasiaNet analyse : « Cette reconversion n’est pas un coup calculé depuis longtemps à l’avance. C’est plutôt l’action d’un dirigeant en difficulté qui joue son va-tout. » Recep Tayyip Erdogan compense manifestement ses échecs par la « reprise » symbolique de Sainte-Sophie. L’homme qui est aux manettes de la Turquie depuis 2003 connaît l’usure du pouvoir. La défaite aux municipales de 2019, où son parti, l’AKP, s’est vu ravir Ankara et Constantinople, les affaires de corruptions qui entachent son entourage et l’abandon de certains de ses plus proches collaborateurs sont des motifs évidents pour son geste.

« Le Grand Saigneur »

Difficile dans ces conditions de comprendre la réelle personnalité de ce personnage levantin, et ses intentions pour l’avenir. Michel Duclos, ancien ambassadeur donne un indice intéressant dans une publication de l’Institut Montaigne : « Recep Tayyip Erdogan a cessé de lire des livres depuis longtemps. Il regarde la télévision et essaie de ne jamais rater les épisodes de la célèbre série historique « Payitaht : Abdülhamid ». Il admire Abdülhamid, le dernier chef de l’Empire ottoman qui a tenté de sauver l’empire en gouvernant d’une main de fer. » Or, cette série historique qui cartonne à l’international, est très favorable à l’ancien dirigeant. Elle ne manque pas de parallèles avec la réalité telle qu’elle est présentée par Erdogan.

On y voit le sultan Abdülhamid II aux prises avec une multitude de complots fomentés par des puissances étrangères, visant à détruire l’Empire Ottoman. Pas un mot, en revanche, des massacres de chrétiens réalisés par le sultan, qui préparaient le génocide qui culmina en 1915. Entre 1894 et 1896, 200 000 chrétiens arméniens furent tués, 100 000 convertis de force, 100 000 femmes arméniennes envoyées dans des harems par celui que l’on appelait dans la presse occidentale le « Grand Saigneur ». Que ce personnage soit le modèle de l’actuel dirigeant de la Turquie ne porte pas à l’optimisme pour les chrétiens qui demeurent sur place.

 

Sylvain Dorient

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