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Venezuela : « C’est la misère, c’est terrible » alerte l’archevêque de Caracas

Publié le 17 mai 2018

Alors que le pays connait une crise économique sans précédent (inflation de 13.000% selon le FMI*), le gouvernement a décidé d’avancer les élections présidentielles prévues en fin d’année, au 20 mai. Un risque qui peut conduire le pays à la catastrophe humanitaire selon la conférence des évêques. L’AED s’est entretenue avec le Cardinal Jorge Urosa, archevêque de Caracas.

AED – Les élections, prévues pour octobre ou décembre 2018, ont été avancées au mois de mai. L’opposition encore très dispersée a critiqué le manque de temps pour organiser la campagne, et a appelé à l’abstention. Qu’en pensez-vous ?

Mgr Jorge Urosa : À mon avis – comme je l’ai dit à plusieurs reprises ces derniers mois – l’avancée des élections présidentielles au 20 mai est une violation des droits politiques des citoyens vénézuéliens. Nous avons le droit à des élections libres, dans les conditions appropriées. Ces élections doivent être viables et démocratiquement réalistes. C’est comme jouer à un match de football, si une équipe avance la partie de dix jours sur le calendrier et ne donne pas le temps de venir aux meilleurs joueurs de l’autre équipe. Les élections devraient être organisées au dernier trimestre de cette année, comme prévu dans la Constitution.

À l’heure actuelle, il semble que l’opposition ne soit pas très active. Il n’y a pas de véritable mobilisation avant les élections. On dirait que le Venezuela est sous le choc.  Est-ce vraiment le cas ?

L’année dernière, 140 personnes sont mortes pendant la répression des manifestations. Certaines victimes étaient des personnes qui n’avaient pas le moindre rapport avec les protestations. J’ai vu une vidéo d’une femme qui marchait dans la rue, elle ne participait pas aux manifestations. Elle s’éloignait en fait de la foule, et « pan », un coup de feu l’a frappée. Ça m’a secoué. J’ai trouvé ça terrible. On est sous le choc. Il semblerait que le mal se répande… et qu’il importe peu que des enfants meurent ou que quelqu’un se rende et soit quand même tué. Les gens, confrontés à tant de souffrances et sans réponse, sont découragés.

Le communiqué de presse de la Conférence épiscopale parle également d’une délégitimation des élections…

Ces élections ne vont pas résoudre le problème de l’urgence sociale, c’est pourquoi elles ont perdu toute légitimité. Ces élections devraient être reportées, parce qu’elles ne sont pas vraiment légales ni démocratiques.

L’Église est-elle la seule entité au Venezuela qui élève la voix ?

Non. Dans de nombreux domaines, il y a des groupes qui sont en désaccord et prennent la parole : les groupes politiques, l’Assemblée nationale… mais les premiers sont très divisés et affaiblis, et tous sont très menacés. L’Église n’est pas du tout la seule, mais peut-être avons-nous plus d’impact parce que dans la société vénézuélienne, la confiance en l’épiscopat est très forte. Et pas seulement maintenant, cela fait de nombreuses années…

Certains estiment également que les élections ont été avancées parce que la situation économique du pays était mauvaise… Est-ce une des raisons ?

Je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est que la réalité vénézuélienne est déplorable : la pénurie de médicaments et de fournitures médicales est très grave, y compris dans les hôpitaux, il y a aussi le manque de nourriture et son coût élevé, le problème des transports, le manque d’argent liquide… Un kilo de viande coûte le salaire mensuel minimum. Et un litre de lait en poudre… qui peut se le permettre ?  Comment se fait-il qu’il n’y ait pas d’argent dans un pays ? Ça tue toute l’économie. Depuis la Conférence épiscopale vénézuélienne, nous avons élevé la voix pour dénoncer l’urgence sociale et la crise humanitaire qui existe dans le pays. L’eau et l’électricité manquent. Personne ne s’est soucié de soutenir les structures ni de maintenir les systèmes. C’est la misère. C’est terrible de voir le pays en ruine.

Le Venezuela subit une saignée. Caritas International a parlé de plus de 4 millions de personnes qui ont quitté le pays. C’est 10 % de la population!

Il y a un exode parce qu’il n’y a pas d’avenir. Des gens s’enfuient à Cúcuta (Colombie) en traversant la frontière. La situation est dramatique. En ce moment, pratiquement toutes les familles vénézuéliennes ont un de leurs membres à l’extérieur du pays. L’exode affecte également l’Église. Par exemple ici, dans le diocèse de Caracas, déjà quatre diacres permanents sont partis pour des raisons familiales.  De nombreuses congrégations retirent  également leurs religieux du pays, faute de moyens pour les nourrir ou les prendre en charge médicalement.

Que faudrait-il pour sortir le Venezuela de cette crise?

«La situation est difficile à changer. Comment pourrait-il y avoir des changements alors que le gouvernement détient tous les pouvoirs dans la sphère publique? Il n’y a aucun recours. Il y a l’Assemblée nationale, mais elle est pratiquement dépourvue de tout pouvoir, tout comme les partis politiques. D’autre part, on pourrait dire que le Venezuela est « hypothéqué » dans le jeu géopolitique international, le pays ayant éliminé toute coopération avec certains pays et créé des alliances stratégiques avec d’autres. Par exemple pour l’exploitation du minerai et du pétrole. Dans le sud du Venezuela, il y a des mines de diamants, d’or et de coltan… C’est un Eldorado célèbre. Bien sûr, la dégradation de l’environnement et l’exploitation incontrôlée sont une autre question inquiétante. Aujourd’hui, on peut dire que le conflit au Venezuela n’est pas seulement un conflit entre Vénézuéliens. Le pays est au centre du jeu géopolitique et économique international. Ça rend les choses encore plus difficiles. Cependant, nous ne devons pas cesser de prier pour notre pays, et nous aspirons à une solution pacifique.

*Le Fonds Monétaire International estime que l’inflation sera de 13.000% au Venezuela en 2018, la plus élevée au monde.

Selon le dernier rapport de Caritas Venezuela, les prix des denrées alimentaires ont subi une inflation supérieure à 1.300% en 2017. Au 1er mai 2018, le salaire minimum est passé de 1,3 million de bolivars à 2,5 millions. Cela signifie une augmentation de 95%. Il s’agit de la 9e augmentation salariale depuis janvier 2017 et de la 3e au cours de cette année.

À cette situation économique s’ajoute la crise politique : le gouvernement a convoqué des élections présidentielles dans le pays pour le 20 mai. Dans son dernier communiqué, la Conférence des évêques du Venezuela a déclaré que la conduite des élections était délégitimée parce que « telles qu’elles sont conçues, sans les garanties suffisantes qui caractérisent tout processus électoral libre, fiable et transparent, avec d’innombrables déchéances de possibles candidats, loin de fournir une solution à la crise que le pays connaît, elles peuvent l’aggraver et conduire le pays à une catastrophe humanitaire sans précédent ».

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