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VENEZUELA : Une courageuse exhortation de l’épiscopat

Publié le 11 janvier 2019

Dans une exhortation courageuse, la conférence épiscopale du Venezuela dénonce l’illégitimité du nouveau mandat présidentiel de Nicolas Maduro et réclame « le retour de l’État de droit ». Voici l’intégralité de ce texte.

EXHORTATION DES ÉVÊQUES VÉNÉZUÉLIENS

« Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).

1.- Nous, archevêques et évêques du Venezuela, à l’occasion de la 111ème assemblée ordinaire, conscients de notre responsabilité morale et spirituelle en tant que pasteurs et citoyens, nous nous adressons au peuple du Venezuela auquel nous appartenons et dont nous sommes les serviteurs. Nous accueillons l’année 2019, dans la confiance en Dieu, comme l’occasion du changement que le pays demande haut et fort : le rétablissement de l’État de droit constitutionnel et la reconstruction de la société vénézuélienne, dans la dignité, la liberté et la justice pour tous.  Nous voulons encourager la vraie espérance du peuple, enracinée dans le mystère de Noël qui célèbre le fils de Dieu qui s’est fait homme et pauvre pour nous rendre plus humains et solidaires.

2.- En tant que pasteurs, nous avons l’obligation de nous interroger quant au sens éthique de la très grave situation que nous sommes en train de vivre. Notre jugement naît d’une évaluation morale de la violation de la dignité humaine, du mépris pour le bien commun et de la manipulation de la vérité. Saint Oscar Arnulfo Romero, prophète et martyr de l’Amérique, disait : « S’il y a un conflit entre le gouvernement et l’Église, ce n’est pas parce que l’Église est une opposante, mais parce que le conflit s’est déjà installé entre le gouvernement et le peuple et que l’Église défend le peuple » (homélie du 21 octobre 1979). Tout pouvoir humain est transitoire et se légitime si son exercice produit un bien-être collectif, en tenant particulièrement compte des pauvres et des exclus, réalisant ainsi une saine coexistence dans la pluralité et la différence. Le peuple vénézuélien vit une situation dramatique et d’une extrême gravité en raison de la détérioration du respect de ses droits et de sa qualité de vie, plongé dans une pauvreté croissante et n’ayant personne vers qui se tourner. Vouloir à tout prix garder le pouvoir et chercher à prolonger son échec et son inefficacité de ces dernières décennies est un péché qui crie vers le ciel : c’est moralement inacceptable ! Dieu ne veut pas que le peuple souffre en se soumettant à l’injustice. Il est donc urgent d’assumer la revendication populaire d’un changement et d’une concertation en vue d’une transition espérée et recherchée par la grande majorité.

3.- Comme nous le mentionnions dans notre exhortation du 11 juillet 2018, « nous réaffirmons que la convocation électorale du 20 mai (pour l’élection du Président de la République) était illégitime, tout comme l’est l’Assemblée Nationale Constituante imposée par le pouvoir exécutif. Nous sommes de fait dans un régime qui ne respecte par les garanties prévues par la Constitution ni les principes supérieurs de dignité du peuple » (n’aie pas peur, je suis avec toi, n. 6). Par conséquent, la prétention à un nouveau mandat présidentiel à partir de 10 janvier 2019 est illégitime de par son origine et ouvre la voie à la non-reconnaissance du gouvernement, car ce dernier est dépourvu d’un soutien démocratique dans la justice et le droit.

4.- Dans cette crise politique, sociale et économique, l’Assemblée Nationale élue par le vote libre et démocratique des Vénézuéliens, est actuellement le seul organe de l’autorité publique ayant la légitimité d’exercer souverainement ses compétences. De fait, il y a trois ans (1er décembre 2016), le Cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’État du Vatican, a demandé que soit restitué dès que possible à l’Assemblée Nationale le rôle prévu dans la Constitution. Le vote de confiance que le peuple vénézuélien lui a accordé doit être payé de retour par la mise en œuvre des fonctions des députés, qui est de concevoir et rédiger les lois dont le pays a besoin pour rétablir la démocratie et revenir à la décence et à l’honnêteté dans l’administration des fonds publics. Le Pape François, dans son message pour la célébration de la Journée Mondiale de la Paix de cette année, nous interpelle : « la fonction et la responsabilité politique constituent un défi permanent pour tous ceux qui reçoivent le mandat de servir leur pays, de protéger les habitants et de travailler pour asseoir les conditions d’un avenir digne et juste. Accomplie dans le respect fondamental de la vie, de la liberté et de la dignité des personnes, la politique peut devenir vraiment une forme éminente de charité » (1er janvier 2019).

5. Nous, vénézuéliens, ne pouvons pas être de simples spectateurs de ce qui se passe dans le pays, car nous sommes des citoyens et, en tant que tels, des acteurs de premier plan. La défense de la liberté a coûté trop de sang et de souffrances pour assister à ce que la majorité rejette : politiques de la faim, persécution politique, répression militaire et policière, emprisonnements politiques, tortures, corruption, inefficacité et incurie dans la gestion publique. En tant que citoyens et qu’institution, nous avons à assumer les responsabilités qui nous incombent pour améliorer la situation actuelle et faire que le pays retrouve ses valeurs et potentialités. Cela nécessite la coordination de tous les secteurs sociaux et la promotion de la créativité et du dynamisme des nombreuses personnes qui sont à la recherche de solutions.

6. Comme l’a dit le Pape François, il est nécessaire de rechercher ensemble des moyens de « concorde » et de compréhension, d’union du peuple vénézuélien, de réponse aux multiples problèmes et de défense des droits de l’homme qui nous permettent de surmonter la crise et de nous occuper des plus pauvres. Qui notre Dieu bénit-Il dans la situation dramatique actuelle du Venezuela ? La réponse que Jésus nous donne est claire, profonde et nous défie : « Venez, les bénis de mon Père… Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; nu, et vous m’avez vêtu; j’ai été malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi » (Mt 25, 34-36). C’est une question pressante pour toutes les personnes de bonne volonté, dont la réponse doit nous conduire à une action efficace.

7.- Nous sommes conscients du fait que ce que nous faisons aux plus petits, c’est au Christ que nous le faisons, c’est pourquoi, en tant qu’Église, nous nous engageons dans les diocèses et les paroisses, tout d’abord à continuer de fournir une aide à la subsistance aux plus faibles et aux plus vulnérables du pays ainsi qu’à ceux qui ont émigré pour chercher du travail, de meilleures conditions de vie, un refuge et un asile. En second lieu, à continuer à travailler à la défense et à la promotion des Droits de l’Homme, en particulier de ceux qui manquent de tout, sont menacés de mort, persécutés et privés de liberté. Enfin, nous souhaitons encore plus vigoureusement continuer à développer des programmes de formation et d’organisation qui permettent le rétablissement des institutions démocratiques et la reconstruction du pays d’une manière pacifique. Tout ceci demeure dans le cadre du processus d’évangélisation qui promeut les valeurs de vérité, authenticité, justice, solidarité, paix, réconciliation et fraternité.

8. Nous avons de nombreuses raisons de remercier les personnes et institutions. Remercier le Saint Père François d’avoir constamment fait preuve de proximité et de s’être préoccupé de notre pays. Le 7 janvier 2019, dans son discours aux membres du corps diplomatique accrédités auprès du Saint-Siège, il a déclaré : « Je formule des souhaits pour le Venezuela bien-aimé, afin que soient trouvés des moyens institutionnels et pacifiques pour résoudre la crise politique, sociale et économique, des moyens qui permettent avant tout d’assister ceux qui sont éprouvés et d’offrir à tout le peuple vénézuélien un horizon d’espérance et de paix ». Nous remercions également les Églises et les gouvernements des différents pays pour la solidarité et l’attention qu’ils manifestent à nos compatriotes qui, du fait de la crise, ont dû quitter le pays en quête de meilleures conditions de vie. Nous apprécions le travail de pastorale et de solidarité que font jour après jour les prêtres, diacres, religieux et laïcs, ainsi que les nombreuses initiatives qui sont poursuivies dans ce domaine par la Caritas aux niveaux national, diocésain et paroissial, par la Commission Justice et Paix et les vicariats des Droits de l’Homme et d’autres organisations. Nous invitons nos frères d’autres Églises et autres religions, les institutions publiques et privées, entrepreneurs, professionnels, travailleurs et ouvriers, à élaborer des initiatives et projets en faveur du peuple, afin de travailler pour la paix et pour améliorer le pays.

9.- En tant que croyants, nous pratiquons la prière personnelle et communautaire. Avec Marie, nous proclamons que Dieu accorde Sa Miséricorde aux fidèles, de génération en génération, « parce que le Seigneur a fait œuvre de force avec son bras, a dissipé ceux qui s’enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur, renversé de leur trône les riches et élevé les humbles » (Lc 1, 51-52). Apprenons de Marie, notre Mère, que toi, Seigneur Jésus, tu es l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin de notre existence, notre pain pour le long terme, notre joie complète, notre paix durable. Amen.

Avec notre bénédiction,

Les archevêques et évêques du Venezuela

Caracas, 9 janvier 2019

(Crédit photo : Maria Alejandra Mora)

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